Une vie bien ordinaire au Québec depuis 1943. (1)

Me Laurent Pelletier, avocat à la retraite

« PAPA, RACONTE-NOUS CE QU’A ÉTÉ TA VIE ? » Magali et Raphaëlle                

       «UNE VIE BIEN ORDINAIRE AU QUÉBEC DEPUIS 1943»

Préambule

Ce livre est l’histoire d’une vie bien ordinaire au Québec depuis 1943, à travers ma vie. Le style littéraire de ce livre est le style parlé.

« J’aime parler des choses dont on ne parle pas! » Alain Stanké

La majorité des gens, surtout nos enfants, sont ignorants de notre histoire au Québec. Ils ne savent pas ce que nous avons vécu, comment nous avons vécu et avec quoi nous avons vécu.

La transition de l’histoire aux autres, voilà ce que ce livre est.

Je vais surprendre plusieurs d’entre vous avec cette allégorie. Il y a eu l’époque « l’avant Ti-Blanc Richard » et l’époque « l’après Elvis Presley ». Il y a tout un monde qui sépare ces deux époques contiguës. La ligne est très claire entre les deux et je ne parle pas seulement entre leur musique, mais aussi dans la vie en général. Je suis un enfant d’Elvis et mon père était un enfant de Ti-Blanc.

Le Québec a changé tranquillement et radicalement vers les années 1955-1960. En 1955, j’avais 12 ans.

1940 c’est la deuxième guerre mondiale en Europe. Le gouvernement du Canada sous la gouverne du premier Ministre McKenzie King, avait institué au Canada la conscription ce qui est l’enrôlement obligatoire dans l’armée canadienne. Il faut également savoir qu’à cette époque l’armée canadienne était partie prenante dans la deuxième guerre mondiale aux côtés des alliés tels que l’Angleterre et la France.

Les jeunes mariés pouvaient être exemptés de la conscription. Les couples se mariaient en groupe. « Le 12 juillet 1940, le gouvernement annonce la mobilisation de tous les hommes célibataires dans un délai de trois jours. La nouvelle déclenche une course folle au mariage. Une de ces cérémonies a lieu au parc Jarry, à Montréal, et réunit plusieurs centaine de couples. »

Mon père Lionel Pelletier et ma mère Jeannette Morrissette se marièrent à Sherbrooke en même temps qu’Yvonne Morrissette et Léopold Mongeau.

RICHMOND

Le 19 décembre 1943, je naissais dans un deuxième étage d’une maison située sur la rue Adam à Richmond près de la voie ferrée à côté de la rivière St François; à l’époque, au printemps, la rivière sortait de son lit et montait jusqu’au deuxième étage où mon père prenait de la galerie une chaloupe pour se rendre sur la rue Adam entre la rue Principale et la rue Collège.

L’accouchement de maman avait été très difficile; l’on m’a conté qu’on avait dû lui attacher les mains au lit et qu’elle avait subi des heures de souffrance. Moi je naissais avec un bras cassé. Je pleurais, on me prenait dans les bras et je pleurais toujours. Plus on me prenait plus j’avais mal et plus je pleurais. Quand l’on s’est rendu compte de l’état de mon petit bras, trop petit pour le mettre dans le plâtre, alors l’on l’attacha sur un rack pour le tenir immobile 24 heures sur 24 heures et j’arrêtai de pleurer.

Les premières années de mon enfance furent de belles années sur la rue Laurier à Richmond. Je me souviens que l’on passait nos journées dehors, été comme hiver.

L’été c’était dehors en arrière de la maison dans les champs où il y avait de gros cerisiers dont les cerises noircissaient les dents. Entre la rue Stanley et la rue Laurier il y a avait une rangée de ces cerisiers mélangée avec d’autres arbres où l’on y construisait des cabanes. Que faisions-nous dans ces cabanes? Des fois, nous nous amusions à découvrir la différence entre les filles et les garçons.

Il y avait aussi l’OTJ (l’œuvre des terrains de jeu). Des animateurs s’occupaient des plus jeunes sous la surveillance des ecclésiastiques. Un ecclésiastique était un étudiant à la prêtrise qui se dirigeait vers l’ordination. Le clergé était partout.

Au Québec nous avons la séparation des pouvoirs : L’exécutif, le législatif et le judiciaire et depuis quelques années il s’est rajouté un quatrième pouvoir que l’on nomme le pouvoir des médias.

Dans les années 1940-1960 le quatrième pouvoir était le clergé qui avait les bras longs. Les Monseigneurs avec un grand M côtoyaient de très près les politiciens lesquels avaient besoin du clergé pour gagner leurs élections. Dans le temps du règne du premier ministre Maurice Duplessis les curés se plaisaient à dire à leurs paroissiens avant d’aller voter :« N’oubliez pas que le ciel est bleu et que l’enfer est rouge».

Je vous rappelle que le bleu était la couleur de l’Union nationale ( les conservateurs)  et le rouge la couleur des Libéraux.

Aujourd’hui les médias ont bel bien pris la place du clergé pour influencer indirectement et souvent subtilement les électeurs nous faisant croire qu’ils n’ont aucune influence.

Très jeune nous étions en contact avec les prêtres, les frères et les religieuses. Ils faisaient partie de la famille. Quand ils nous parlaient, nous encourageaient ou nous disputaient, ils n’étaient pas questions de les obstiner puisqu’ils possédaient la vérité. Quelqu’un m’avait dit de toujours me méfier de ceux qui s’assoyaient dans les premiers bancs d’église.

En septembre 1948, je commençais mes études en première année à l’âge de 5 ans. J’avais hâte à cette première journée puisque Raymond Comeau de 5 ans mon aîné venait me chercher à la maison et m’embarquait sur la barre de son vélo. Aller à l’école c’était sérieux, mais grâce à Raymond et son vélo  j’y trouvais du plaisir à m’y rendre. Toute ma vie j’ai toujours cherché le plaisir, de m’amuser même dans le sérieux des choses. Vous verrez.

La deuxième journée de la classe, je me sauvai de l’école et mon père me retrouva caché dans la haie cèdre près de la maison. « Pourquoi as-tu quitté l’école comme ça? » et moi de lui répondre : « Papa je ne veux plus aller à l’école . On ne peut pas parler en classe, c’est toujours le frère (professeur) qui parle »

L’école du Sacré-Cœur de Richmond était occupée par les Frères du Sacré- Cœur qui avaient leur maison-mère à Arthabaska près de Victoriaville. Les frères du Sacré-Coeur avaient une mission à Madagascar et pendant que les autres élèves des autres écoles achetaient des petits chinois, nous on achetait des malgaches.

Nous sommes au début des années 1950; nous avions une vie tranquille; nous manquions de rien. Papa était ce qu’on appelait un tricoteur. Dans ces années où le salaire moyen était plus ou moins 35-40$ par semaine, un tricoteur gagnait entre 85$ et 100$ par semaine. Il faut savoir qu’un médecin  de famille gagnait à cette époque environ 6000$-7000$ par année.

Un tricoteur était une personne qui travaillait sur une machine à tricoter les bas de nylon pour femme.

Les premiers bas de nylon pour femme avaient comme particularité une couture située à l’arrière du bas de nylon, de haut en bas. Ces bas étaient tricotés par des machines d’une longueur d’environ 50 pieds. Trois ou quatre hommes travaillaient sur ces machines en même temps et cela sur des chiffres de huit heures, 24 heures sur 24 heures.

À Richmond, à la National Hosery Mills, il y avait environ une quinzaine ou vingtaine de ces machines où plus ou moins 250-300 personnes y travaillaient. Aussi, il y avait la Canadian Hosery Mill, propriété de la famille d’Alphonse Provencher de Richmond où une cinquantaine de personnes y travaillaient.Ces tricoteurs étaient des privilégiés de la société.

Également, la ville de Richmond était alors un carrefour pour le chemin de fer canadien où les cheminots gagnaient aussi d’excellents salaires. C’était l’un des seuls endroits au Québec où les trains du Canadien National et du Canadien Pacifique se côtoyaient sur le même terrain.

Un conducteur du train était appelé ingénieur. C’était prestigieux.

Tout à coup, en l’espace de quelques mois, les manufactures de bas de nylons fermaient l’une après l’autre; des centaines de familles se sont retrouvées sans salaire, à la rue. Pas de revenu. Pas d’assurance-chômage à ce que je me souvienne. Le lundi matin, lorsque j’arrivais à l’école j’apprenais qu’un tel s’était suicidé, qu’un autre était en dépression ou qu’un autre était tombé malade.

La cause subite de ces fermetures était le changement qu’on n’avait pas prévu. L’arrivée soudaine des bas de nylon sans couture arrière, voilà le changement.

Quelqu’un avait inventé une machine ayant une circonférence d’au plus deux ou trois pieds dont une seule personne pouvait l’opérer, laquelle machine tricotait une paire de bas de nylon sans couture arrière.

Les femmes n’achetèrent plus les bas avec une couture en arrière. C’était fini.

Le malheur des uns fait le bonheur des autres, disons-nous quelques fois. À Richmond, il n’y avait pas d’emploi de disponible de sorte que le matin les chômeurs se dirigeaient passer la journée dans les tavernes, le Gunter, le St Jacob, le Brunswick.

Papa était un Lacordaire et comme il ne prenait pas de boissons alcoolisées il restait à la maison ce qui était très dur pour le moral. Je me souviens voir papa partir à pieds le matin, aller au bout de la rue Laurier et se diriger dans le champ pour marcher une bonne partie de la journée.

À cette époque des années 1950, la dernière maison sur la rue Laurier à Richmond, était celle où Amédor Lacroix, maison aujourd’hui propriété de Noël Normandin et Micheline Dubois. Dès qu’on dépassait la maison d’Amédor Lacroix on avançait dans un champ à perte de vue; papa avait donc de l’espace et de la solitude pour ses marches de santé et c’est comme ça que papa s’est refait une santé.

À cette époque, papa avait 4 ou 5 enfants à nourrir et aucun revenu n’entrait dans la maison.

Toujours dans les années 1950, papa chantait la messe le matin à l’église Sainte Famille de Richmond et mon frère Yvon et moi y servions la messe. Papa recevait 1$ par messe chantée et mon frère et moi avions chacun 10 sous par messe.

On se levait vers 5hrs30, on se dirigeait vers l’église et après la messe on revenait à la maison pour déjeuner; puis Yvon et moi repartions faire notre «run» de Tribune et allions par la suite à l’école.

La «run» de Tribune voulait que nous passions de maison à maison livrer le journal La Tribune du lundi au samedi inclus; ça me donnait 3,25$ par semaine.

Puis les fins de semaines, Yvon et moi allions travailler à l’épicerie Grégoire pour y mettre dans les boîtes les commandes des clients et les leurs apporter à leur voiture. Un pourboire de 25 sous à l’époque c’était beaucoup quand nous en avions bien sûr. Avant d’arriver au poste de mettre la commande des clients dans les boîtes nous devions passer par la cave du magasin pour y faire le nettoyage dans les tomates et les patates pourries. Impossible de vous décrire l’odeur avec des mots.

Puis papa se retrouva tout d’un coup travailleur autonome.

À suivre

Comments 4

  1. Bonjour,
    J’ai aussi connu le petit boisé entre la rue Laurier et Stanley. En 1963 nous avons bâti un bungalow au coin de la rue Ball et Laurier. En plein dans le champ où ton père a tant marché. Quand ils nous ont dit qu’il y aurait un grand chemin qui passerait un jour dans ce champ où les chevaux trottaient on ne pouvait y croire, encore moins de s’imaginer la construction d’une école. J’ai aussi le souvenir que tu sois venu nous garder à la maison. J’ai aimé grandir dans ce coin de Richmond.
    Sylvie Ouellet

  2. Salut Laurent,

    J’avais lu ton autre texte au complet, par contre celui-ci m’apporte une quantitée de souvenirs comme tu ne peut pas t’imaginé comme les cerisiers, car a cette époque nous demeurions sur la rue principale au 2e voisin du restaurant Lou…mon père était gérant du magasin de meuble Légaré voisin.

  3. Bonjour M. Pelletier

    Étant moi-même un résident de Richmond j’ai trouvé votre article très intéressant. Merci de partager vos souvenirs.
    Mon père a travaillé à la “Canada” comme il disait à l’époque… et lui aussi avait vécu les mêmes déboires…
    Cependant je doute que le Canadien Pacifique et le Canadien National côtoyait les mêmes voies à Richmond… pouvez vous éclaircir ce point? Merci.

  4. Bonjour,

    Très belle histoire; bien hâte de lire la suite. Je suis josée , la plus jeune des filles chaput . J’ai beaucoup appris sur histoire de cette petite ville de mon enfance;
    comme j’ai quitté pour le pensionnat a 11 ans , j’ai tres peu connu ce qui se passait dans le quotidien des gens …bravo de me remémorrer tous ces précieux souvenirs.
    En effet on a beaucoup jouer dans la neige à sauter du haut de la toiture de votre garage malgré l’interdiction des parents,,,,on revenait chez nous a la noirceur et papa était très inquiet !!! ..parce qu’il ne savait pas ou on était,,, et de nous de dire ,,,ben voyons on était chez les pelletier, !!!! . Ps… j’espère que maman vous a donner un pourboire chez grégoire … sinon je vous fais mes excuses!!!

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