Une vie bien ordinaire au Québec depuis 1943 (3)

Au milieu de la rue Principale à Richmond il y avait un immeuble appartenant au maire de Richmond, l’avocat Georges Savoie qui deviendra plus tard Juge de la Cour Supérieure du district de St François au palais de Justice de Sherbrooke.

À l’âge de 15 ou 16 ans, Me Savoie m’avait fait venir à son bureau et il m’avait dit :« Si tu veux retourner aux études pour faire ton cours classique je pourrais te faire entrer au Séminaire de Rigaud». Me Savoie y avait fait là son cours classique. Je refusai sa proposition, j’avais aucun intérêt à retourner à l’école. Je reconnais aujourd’hui que ce fut une erreur de ma part d’avoir refusé cette chance que m’offrait Me Savoie.

Mais là à 18-19 ans il fallait que je fasse quelque chose. Au sous-sol de l’immeuble il y avait un local grand comme ma main où un barbier du nom de Roy s’était déjà installé mais avait dû quitter car au printemps l’eau montait jusqu’au plafond du local.

Je dis à Me Savoie : « J’aimerais avoir ce local car j’ai l’intention d’y faire un Shoe Shine, mais je vous le dis j’ai pas d’argent : « Ok fais ton Shoe Shine et on s’en reparle»

Il me fallait maintenant 4 chaises spécialement construites pour que les clients puissent s’assoir en hauteur laissant leurs jambes tombées sur une pièce de métal qui recevait leurs pieds et pour que debout je puisse nettoyer et cirer leurs souliers.

Le père Noël passa devant le local et me voyant y faire le ménage, s’arrêta pour me demander ce que je faisais là. Ce Père Noël était un grand ami de mon père. Je lui expliquai mon projet de Shoe Shine et lui parler de mon besoin de chaises spéciales. « Je vais te faire tes chaises, inquiètes toi pas tu pourras ouvrir ton Shoe Shine dans quelques jours ».

Ce Père Noël était Henri-Louis Bureau le père de Gilles, de Jean-Pierre et de Michèle.

J’ouvrai le ‘’Larry Shoe Shine’’ un vendredi. J’y avais installé un «pick up / tourne-disque » sur lequel j’y mettais des disques 45 tours de Elvis, Pat Boone, Fats Domino; quand les gens arrivaient devant mon Shoe shine, ils marchaient tranquillement en écoutant la musique; pour eux un Shoe Shine sur la rue c’était une attraction.

Il y avait de la vie à Richmond dans ce temps-là. Il y avait le Théâtre Myra propriété de Louis Raymond le père de Réjeanne Raymond. C’était un beau et grand théâtre comme on en voyait à Sherbrooke ou à Montréal. Mon premier film vu dans un cinéma fut «Bernadine» avec Pat Boone.

Puis il y avait le Cabaret Richmond propriété de Roger Cameron où se produisaient de grands artistes. Le Cabaret était situé à côté de l’hôtel St Jacob dans l’ancienne bâtisse de mercerie Marcotte.

Or l’après-midi dans mon Shoe Shine, c’était tranquille; les musiciens, les chanteurs qui donnaient le show au Cabaret venait prendre une bière, relaxer et jaser. Et moi le soir je devenais «waiter» au Cabaret.

Le plus grand ayant passé au Cabaret Richmond fut le chanteur Jacques Michel qui en était à ses débuts de carrière. Jacques Michel et les Colibris quand ils arrivaient à Richmond c’était toujours spécial; on sentait qu’il deviendrait une grande vedette. À cette époque, Jacques ne chantait pas ses chansons, il interprétait Aznavour, Bécaud. Avec son habit bleu, tout droit debout sur la scène, il chantait :

    Ce complet bleu qu’était du dernier cri

                             Les photos les chansons et les orchestrations

                             Ont eu raison de mes économies

                             Je m’voyais déjà au haut de l’affiche

                             En dix fois plus gros que n’importe qui mon

                             nom s’étalait

                             Je m’voyais déjà adulé et riche

Quand il chantait cette chanson, nous entendions voler une mouche dans le Cabaret. Cette chanson, Aznavour l’avait écrite pour lui oui mais sans le savoir elle était aussi écrite pour Jacques Michel. Jacques était prédestiné à réussir dans le milieu de la chanson; il était unique.

Par la suite, plus tard, Jacques a écrit et a chanté ses propres chansons; son nom sera toujours en haut de l’affiche. Il fait partie du groupe des Vigneault, Ferland, Charlebois, Léveillé…..

Le Cabaret Richmond a également reçu les plus grands « bands » de l’époque à savoir les Strato tones, les Five Furys, Larry Lee and the Leasures. Le groupe César et ses Romains s’est également produit au Cabaret Richmond.

À cette époque soit environ 10 ans après la fermeture des manufactures de bas de nylon, les gens de Richmond avaient repris le goût de vivre. Les deux épiceries Dulude et Grégoire fonctionnaient à plein. Le bijoutier Willie Poirier, le quincaillier Jack Coles font de bonnes affaires. Puis Le garage Dyson and Armstrong vend des autos pas à peu près, les vendeurs sont prospères.

L’endroit où les amoureux se rencontraient était le restaurant Vic’s situé coin Adam et Principale où le dentiste Jean Smith avait son bureau et sa résidence au deuxième étage. On allait s’aimer au restaurant Vic’s et cela même si nos amours duraient que 48 heures; il fallait aller écouter notre disque préféré dans le «juke box» en se regardant dans les yeux et en rêvant que ça durerait le reste de notre vie. Maudit que la vie était des courte des fois.

Il faut que je vous raconte jusqu’où allaient nos amourettes. Pas question   d’aller dans les Motels ou dans les chambres de nos maisons. Nous devions moralement viser l’objectif suivant : faire l’amour qu’après le mariage. Vous avez bien lu : qu’après le mariage.

Or quand la relation amoureuse devenait plus sérieuse, nous allions «parker».L’endroit à Richmond le plus populaire était sur le chemin de gravier dépassé la  H.H. Brown Shoe, dans un champs fermé par un boisé.

Ce que je vous raconte ici ce n’est pas moi, c’est un ami que me l’a raconté.

Aller «parker» c’est aller en auto dans un endroit discret pour pouvoir s’embrasser, s’embrasser et s’embrasser; maudit que les filles aimaient cela. Puis quand ça faisait quelques semaines que nous nous fréquentions et après s’être embrassé, embrassé et embrassé nous pouvions essayer d’aller un peu plus loin.

À cette époque beaucoup de filles portaient des culottes que j’appellerai des culottes de « tôle»; c’est un genre de gaine, de culotte élastique qui collait à la peau.

Alors là, tu risquais doucement d’y entrer ta main, tu descendais difficilement et doucement ta main vers le bas; pendant cela, tu embrassais et tu embrassais toujours. Puis à un moment donné ta main commençait à engourdir, elle devenait bleue et là tu te disais : « si je sors ma main immédiatement je suis cuit, je ne pourrai pas recommencer. Alors tu avais le choix : continuer de souffrir ou comme un lâche y sortir ta main.

Je me suis toujours demandé que si tu sortais ta main étais-tu obligé de t’en confesser?

Puis que ce soit après avoir été «parké» ou avoir été voir un spectacle au Cabaret Richmond ou même avoir été dansé à l’hôtel Brunswick, les gens avaient une santé de fer puisque vers 2hrs du matin nous allions manger au Restaurant chez Thérèse. Pas grignoter, mais manger un steak-frite. Comment pouvions nous manger un tel repas, aller se coucher vers 4-5hrs du matin et bien dormir. Je n’ai jamais compris cela, mais c’était comme ça.

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C’est vrai, j’oubliais. À l’âge de 18 et 19 ans j’avais un point qui m’arrivait tout d’un coup comme ça dans le côté gauche de la poitrine et qui me coupait le souffle. Deux fois, je fus hospitalisé quelques jours à l’hôpital de Windsor mais la troisième fois le médecin m’informa qu’il devait m’opérer; je faisais un pneumo thorax.

Ce que j’ai compris, c’est que l’air passait à travers la toile d’un de mes poumons de sorte qu’il devait m’enlever un lob du poumon gauche. La convalescence devait prendre quelques mois puisque pour l’opération on devait me casser quelques côtes pour se rendre au poumon. Je devais être opéré par un grand spécialiste, le docteur François Telmos à Montréal.

Quelques semaines avant mon opération l’on apprend qu’au Sherbrooke Hospital un grand chirurgien sorti d’une grande université Américaine pouvait faire mon opération du poumon sans casser les côtes simplement avec une machine les écarter pour lui permettre de procéder à l’opération de mon poumon. Convalescence de quelques semaines au lieu de quelques mois.  Il s’agissait du Docteur Robert Paulette que j’ai beaucoup aimé et je vais vous dire pourquoi.

À cette époque, mon père trouvait que je sortais tard le soir; il n’aimait pas que je travaille au Cabaret Richmond que je prenne de la boisson etc.

Quelques jours avant mon opération, je suis seul avec le Docteur Robert Paulette dans son bureau et il m’explique ce qu’il va faire et ce que je devrais faire après l’opération. Puis à un moment donné il me dit : « Laurent, ton père aimerait que je te dise que la cause de ta maladie est parce que tu sors beaucoup, que tu passes des nuits dehors, que tu n’es pas sérieux etc. Laurent¸ ça n’a aucun rapport, un pneumo thorax ça arrive de temps à autres surtout à des garçons souvent entre 18 et 25 ans.

L’opération s’est bien déroulée et deux semaines après mon opération, je sortais de l’hôpital et je m’en allais chez mes parents. Je me souviens la noirceur arrivée, je réussis à sortir de la maison et j’allai directement au Cabaret Richmond. La vie continuait.

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À l’été 1963 je me présente à l’hôtel du Lac Brompton un dimanche après-midi. J’ai une vingtaine d’années je me cherche un travail; je suis attiré par les «clubs» où les artistes musiciens et chanteurs se produisent. Les plus grands artistes du Québec et certains grands noms américains s’y produisaient.

J’étais loin de savoir que j’y passerais plusieurs années extraordinaires.

À suivre….

 

Comments 4

  1. Bonjour,
    Toujours plaisant de lire vos récits. J’ai connu un peu Michèle Bureau à l’école et j’ai été dans les mêmes classes que Louis Savoie et Bertrand Pelletier… et j’ai bien ri au passage de la petite culotte…. De plus j’ai travaillé (alors étudiant) quelques années au restaurant Vic’s.

  2. intéressant ton histoire…j’ai hâte de voir la suite…tu me donnes le goût de faire comme toi…mais je manque de temps, ….tu continues à m’inspirer…je t’avais déjà dit Laurent quand je suis devenue veuve à 29 ans en 1976 et à la mort de mon fils…que je voulais écrire ma vie et bien tu m’avais répondu…tu écriras quand tu seras heureuse et bien je crois qu’il est là présentement le bonheur dans ma vie….il s’agit que je m’arrête et fasse une pause…il me faut un coup de pied au derrière et m’asseoir dessus pour me mettre à la tâche…je ressens toujours malgré mon bonheur et ma joie de vivre, l’appât du gain par le goût de travailler pour vivre confortablement…j’ai tellement connu l’insécurité dans mon enfance et durant de nombreuses années, ce qui me fait dire…Ce qui ne tue pas nous rend plus fort…mais un jour il faudra me mettre à l’évidence que l’argent et le travail ne suffiront pas au bonheur et qu’il faut apprendre à lâcher prise. Ce qui m’insiste à dire également que tant que je serai en santé et que je connaitrai l’amour inconditionnel avec l’être cher Simon, ma fille Fanny et mes 2 petits enfants, c’est çà le vrai bonheur qui m’a donné ce goût d’exister durant mes 72 ans accomplis. Avoir une bonne génétique et avec un moral inébranlable m’ont fait apprécier la vie malgré le drame familial que j’ai vécu…je suis une survivante grâce au don de vie de mon fils et à quel prix!! Au plaisir de se rencontrer bientôt… tu pourras m’initier à l’écriture… Merci de me permettre de te lire….Claudette

  3. Mon ami Laurent,

    Beaucoup de passion, et surtout d’occasion et des souvenirs de jeunesse que tu racontes avec fébrilité et convictions que je suis toujours passionné par tes textes.

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