Une vie bien ordinaire au Québec depuis 1943 (4)

À l’été 1963 je me présente un dimanche après-midi à l’Hôtel du Lac Brompton à St-Denis de Brompton en Estrie, au Québec. J’ai une vingtaine d’années, je me cherche un travail; je suis attiré par les «clubs» où les artistes musiciens et chanteurs se produisent. Les plus grands artistes du Québec et certains grands noms américains se retrouvent sur la scène de l’Hôtel du Lac Brompton. Ce monde m’a toujours attiré. Je les aimais sans les connaître.

L’Hôtel du lac Brompton était situé directement sur le bord du Grand Lac Brompton, en bas du chemin de l’artiste dans la municipalité de St-Denis de Brompton. Pour dissiper toute ambiguïté, ledit hôtel n’était pas situé où est située aujourd’hui la Brasserie du Lac Brompton. L’Hôtel du lac Brompton était situé à environ cent pieds de ladite brasserie qui était alors le Club de Chasse et Pêche.

Le gérant de l’hôtel à cette époque était Réal St-Martin et c’est à lui que je m’adressai ce dimanche-là pour demander un emploi. « As-tu de l’expérience? » me demanda-t-il? Oui j’ai été «waiter» au Cabaret Richmond. Et Réal de me répondre : « Ok reviens demain, lundi, tu commences cette semaine comme «barman ».

Wow Super! Mais j’étais loin de savoir que j’y passerais plusieurs années extraordinaires avant de revenir à titre de gérant au Cabaret Richmond.

Réal St Martin était un homme charmant avec qui je me suis lié d’amitié. Avant de continuer sur la vie à l’Hôtel du Lac Brompton, j’ai le goût de vous raconter une anecdote.

Le dimanche, il n’y avait pas de spectacle dans la grande salle en bas, de sorte qu’au deuxième étage, dans ce qu’on appelait le «grill» où nous pouvions y assoir environ 250 personnes, nous avions un orchestre local et les gens pouvaient prendre un verre et danser.

Au bar, Réal et moi agissions comme «barmen»; pantalon noir, chemise blanche avec cravate. Je vous rappelle que nous sommes dans les années 1960, il n’y avait pas d’agence de rencontre, nous devions nous débrouiller par nous-même si nous ne voulions pas rester célibataires trop longtemps.

Une entente verbale bien entendue existait entre Réal et moi. Quand une fille entrait et que l’un de nous disait à l’autre : « C’est elle! » Ça voulait dire :  «Elle, je vais lui faire la cour, elle m’intéresse ».

Or un bon dimanche, deux jolies filles entrent dans le bar et à peine entrées, j’entends Réal qui me dit:« Laurent, c’est celle de gauche qui m’intéresse» Aujourd’hui en 2018, Réal et Diane (c’est son prénom) sont toujours ensemble.

Revenons maintenant à l’histoire de vie à l’Hôtel du Lac Brompton.

La télévision n’existait que depuis une dizaine années et les meilleurs artistes qui se produisaient dans les «clubs» ou cabarets étaient celles et ceux que l’on voyait à la télévision. Ils faisaient leur école dans les «clubs» puis les meilleurs graduaient à la télévision.

L’Hotel du Lac Brompton était la propriété de Robert «Bob» Desmarais, un homme à la poigne solide.

J’en profite ici pour déclarer que de toute ma vie, mes trois mentors furent Roger Cameron, propriétaire du Cabaret Richmond, Robert Desmarais propriétaire de l’Hôtel du Lac Brompton et Raymond Morrissette, oncle et propriétaire-fondateur du groupe PPD inc. Ces trois hommes ont été d’une importance capitale dans ma vie et cela, chacun à leur façon.

Je me permets de vous faire ici la nomenclature des artistes qui se sont produits à l’Hôtel du Lac Brompton.

Les Jérolas, Olivier Guimond et Denis Drouin, Claude Blanchard et Léo Rivest, Dominique Michel et Denis Filiatrault, Les Classels, Ti-gus et Ti-Mousse, Ray Hutchinson, Gilles Latulippe, Ginette Reno, Michèle Richard, Chantale Pary. ( Gros cachets)

Claude Sorel, Robert Demontigny, Tony Massarelli, Paolo Noël, Gilles Brown, Tex Lecor, les Bélair, le groupe de Benny Barbera trompétiste, les Baronnets.  ( Plus petits cachets)

Puis les gros noms américains furent : Bill Haley and the Comets ( one, two, three o’clock rock) Neil Sedaka, Florian Zabach. ( Gros cachets)

Ces artistes étaient de très grandes vedettes au Québec dans les années 1950-1960-1970. Le temps les a oubliés, mais par l’intermédiaire d’Internet nous pouvons les revoir et les entendre.

Dans chaque Cabaret, dans chaque Club il y avait un maître de cérémonie qui présentait sur scène l’artiste en vedette ce soir-là. À l’Hôtel du lac Brompton nous avions comme maître de cérémonie des jeunes animateurs de Télé 7 tels que Winston Mcquade, René Ouellette, Jacques Tremblay, Louis-Paul Allard et j’en oublie.

Edna et Réal Desroberts, dans les années 1960, accompagnaient les artistes chanteurs qui se produisaient à l’Hôtel du lac Brompton. Il faut savoir que plus tard à Deauville et à Magog, ladite Edna fut propriétaire d’un Bar-Club connu sous le nom de Sœur Edna.

Chez Sœur Edna, les serveuses ainsi qu’Edna étaient habillées en religieuses. On y entrait et on disait : « Bonsoir ma sœur » et elles nous répondaient « Bonsoir mon frère ».

Toujours dans les années 50-60-70, chaque hôtel, chaque bar, chaque club avait son «bouncer». Le «bouncer» était un grand costaud qui savait se battre, qui inspirait la force physique. Chaque établissement avait  officieusement une certaine fierté d’avoir le meilleur des « bouncers».

Plusieurs années plus tard, j’ai appris que les Français appelait videur ceux que nous appelions « bouncer».

Milieu et fin des années 1960-1970, chaque soir dans tout bar qui se respectait, il y avait une bataille. Je me souviens avoir vu dans un bar une famille se lever et aller partir une bataille contre une autre famille; se battre à jusqu’à épuisement, puis se rasseoir tous ensembles et continuer à boire de la bière. C’était à l’Hôtel St-Jacob à Richmond.

Je me souviens aussi, dans un bar à Richmond où je travaillais, avoir téléphoné à la police pour les informer d’une bataille entre deux familles dans le bar et le policier de me répondre : « rappelle au poste quand tout sera fini ». À cette époque il n’était pas rare qu’un policier en train de séparer deux batailleurs se fasse sortir du bar par les deux batailleurs qui, par la suite, recommençaient à se battre.

La religion était partout dans ces années-là et certaines lois étaient le reflet de la volonté du clergé. Le dimanche, les bars et les clubs étaient fermés; même pas de boisson dans les restaurants le dimanche.

Puis le législateur amenda la Loi vers les années 1963 pour permettre aux gens de prendre de la boisson en public le dimanche et cela seulement en mangeant. Or,croyez-le ou non, à l’Hôtel du lac Brompton le dimanche, vers 11 h, nous mettions sur les tables une assiette avec de la bologne, puis à midi on ouvrait la porte au public jusqu’à minuit.

Je me souviens un dimanche où c’était le chanteur western Jimmy James de l’Abitibi qui se produisait, j’avais travaillé 12 heures d’affilée comme «waiter»; Je n’ai pas en mémoire exactement le montant d’argent en pourboires que j’avais fait,  mais c’était un peu plus que ce que papa faisait en salaire dans une semaine.

Dans les années 1962-1964, le propriétaire Robert Desmarais avait une Buick Riviera, le gérant Réal St Martin avait une Cadillac et moi à 19-20 ans j’avais une Buick Le Sable de l’année que j’avais payée environ 4 200$ pendant que papa payait ses autos environ 1 200$.

Une anecdote concernant ma Buick. La première fois que j’arrivai à la maison à Richmond avec cette auto, j’étais fier de montrer l’intérieur à maman; elle remarqua immédiatement le tapis Turquie rouge tressé qu’il y avait dans les portes et sur la console. Je vis dans ses yeux de la joie mêlée de tristesse. J’avais dans une auto du tapis Turquie pendant qu’elle avait dans la maison du prélart usé. Il faut savoir que dans ces années-là, seuls les riches avaient du tapis Turquie dans leur maison.

Mon salaire dans ces années à l’Hôtel du lac Brompton était de 45$ par semaine, logé et nourri pour une moyenne de 110 heures par semaines; c’est avec les pourboires qu’on se faisait de bonnes paies. Une seule journée de congé par semaine et souvent, nous passions cette journée-là à l’hôtel.

Le positif de ces années fut que j’apprenais ce qu’était que de travailler; j’apprenais aussi à travailler avec le public, avec les autres, avec une équipe. J’aimais apprendre dans l’action.

Il y avait à l’hôtel une petit bar derrière la cuisine où les employés et les artistes après la soirée prenaient un verre. Je passais des heures à jaser à écouter les plus vieux que moi.

J’étais à l’université de la vie et je ne le savais pas.

Se débrouiller avec la vie, c’est à cette époque que je me suis rendu compte que si on était débrouillard, on passerait toujours à travers la vie. Action-réaction, voilà la recette d’une vie active.

En 1964, nous avons vécu la première grève des alcools. Les bars fermaient un après l’autre pour ne plus avoir d’alcool à vendre. Nous, à l’Hôtel de Lac Brompton, nous n’avons jamais manqué une goutte de boisson.

La nuit la boisson arrivait par skidoo dans le bois et nous nous allions également avec les skidoo y chercher les boîtes remplies de bouteilles de boisson.

Nous revenions à l’hôtel avec les boîtes de boisson; puis on me réveillait et j’allais dans mon ‘’trou’’ situé entre un plancher et un plafond. Pourquoi moi? À cette époque, je pesais environ 110 lbs; j’avais un petit corps qui me permettait de me faufiler dans l’ouverture qu’on avait sciée avec une très mince lime. Puis plus tard, l’on faisait le transfert de la boisson dans les bouteilles vides timbrées par ladite Régie des Alcools.

Jamais nous n’avons dû fermer l’hôtel pendant la grève.

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Un mot concernant les artistes qui se produisaient à l’Hôtel du Lac Brompton. Le record d’assistance d’un samedi soir appartient aux groupe Les Classels et au duo Ti-Gus et Ti-Mousse.

Brièvement, l’hôtel avait trois étages. L’étage du haut était celui des chambres et où y demeuraient la famille Desmarais, Réal St-Martin et moi. L’étage du milieu était celui de la cuisine, du restaurant La Chouette et du «grill» où on pouvait y entrer environ 250-300 personnes et l’étage du bas était là où se produisaient les artistes; on pouvait y asseoir environ 600 personnes pour chaque spectacle.

Les artistes faisaient deux spectacles par soir, l’un vers 22hrs30 et l’autre vers 24hrs45.

Donc le record de ces samedis soirs était d’environ 1 500 personnes.

Il n’y avait pas de cartes de crédit dans ce temps-là; tout était payé cash et les gens donnaient toujours du pourboire à chaque service.

Je vous parle toujours des années 60-70. Le cachet des artistes les plus populaires étaient de 3 500$ pour 3 soirs par semaine et pour les moins populaires la moyenne était de 1 750$.

Avec tous les artistes sans exception que l’on payait 3 500$, Robert Bob Desmarais, le propriétaire, me disait faire de l’argent, mais avec celles et ceux que l’on payait 1 750$ par semaine, c’était toujours risqué, car ils ne remplissaient pas toujours leur salle.

Quand l’on jase de l’Hôtel du Lac Brompton, il faut se souvenir qu’il y avait à l’arrière dudit hôtel un centre de ski alpin que l’on appelait Indian Valley. Puis l’hiver face à l’hôtel sur le Lac Brompton c’était le début des courses de skidoo au monde. Dans les années 1960, nous étions en Estrie quasiment les seuls personnes au monde à se promener en skidoo.

De mémoire, le grand violoniste Florian Zabach, qui venait en spectacle à l’Hôtel du Lac Brompton, avait joué dans un film de la grande actrice Michele Morgan et qui en plus faisait partie du Jackie Gleason Show aux USA.

Monsieur Desmarais m’avait dit que les honoraires de Florian Zabach  étaient de 17 000$ pour chaque parution dans le Jackie Gleason Show et que si Monsieur Zabach venait faire un spectacle au Lac Brompton pour 3 500$ c’était parce que l’hiver il pouvait venir à l’hôtel du Lac Brompton y faire du Skidoo. Le skidoo n’était pas encore sur le marché des USA.

Nous savons tous que l’origine des skidoos de Bombardier est à Valcourt  ville située à environ 25 kilomètres du Lac Brompton.

Début des années 1960, les Laurent Beaudoin, Jean-Louis Fontaine, Gaston Bissonnette et André Bombardier étaient les personnes qui dirigeaient l’entreprise Bombardier à Valcourt. Le midi, très souvent ils venaient dîner à la Chouette qui était le nom de la salle à manger de l’Hôtel du Lac Brompton. Les accompagnait souvent le grand designer de skidoo Sam Lapointe avec qui je m’étais lié plus tard d’amitié avec notre ami commun Robert de Courcelle de Télé 7. Sam Lapointe était le frère de l’artiste Jean Lapointe qui, pendant des années, fut le porte-parole de Bombardier dans leurs annonces publicitaires.

Je me suis toujours demandé pourquoi Bombardier ne s’était pas servi également de la notoriété de Florian Zabach pour leur publicité de skidoo aux USA.

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Puis un jour de semaine, je suis dans l’hôtel en train de remplir les frigidaires de bière, la cuisinière est dans la cuisine, Madeleine, la conjointe de Robert Desmarais, est avec ses deux enfants dans ses appartements au troisième étage de l’hôtel. Je n’entends plus de bruit de la cuisine mais ça sent fort, ça sent la cire chaude.

Je me dirige dans la cuisine, personne n’est là et le feu est pris; sur le poêle il y a un chaudron dans lequel la cire a pris feu qui vient de s’attaquer au mûr. Je cris au feu et tous sortent dehors.

Il n’y a pas de pompier à St Denis de Brompton. Les pompiers qui couvrent les incendies à St Denis de Brompton , ce sont les pompiers de Sherbrooke. Je dois alors rejoindre le trésorier de la municipalité de St Denis de Brompton Monsieur Odilon Duclos, pour l’informer du feu et lui, il va communiquer avec les pompiers de Sherbrooke qui se rendront à l’hôtel.

J’appelle chez Odilon Duclos et c’est madame Duclos qui me répond : « Mon mari n’est pas ici, il est dans le bois avec Monsieur Desmarais. «Wow! le propriétaire de l’hôtel et le secrétaire-trésorier de la municipalité dans le bois ensemble, tu parles d’un malheureux hasard!» Pas de pompiers alors.

J’appelle alors un ami de Monsieur Desmarais, Philippe Desaulniers le propriétaire de Deluxe automobile de Sherbrooke, pour qu’il rejoigne son ami le maire de Sherbrooke, Armand Nadeau, et qu’il envoie à l’hôtel les pompiers de Sherbrooke.

Pendant ce temps-là le feu brûle. Les «sprinklers» sont partis; il pleut dans l’hôtel, il y a trois pieds d’eau dans la salle de spectacle.

Les pompiers arrivent, le feu est maîtrisé. Trois mois après le feu nous ouvrons l’hôtel avec le spectacle des Baronets.

Quelques semaines plus tard, Roger Cameron le propriétaire du Cabaret Richmond vint me rencontrer au Lac Brompton.

«Laurent, me dit-il, Denis Girardin s’occupe du Cabaret Richmond et moi j’ai décidé d’ouvrir sur rue King Ouest à Sherbrooke un restaurant «Fast Food» un Royal Burger. J’ai besoin d’un gérant et si tu acceptes, je t’enverrai pendant la construction en formation pour six mois à Ottawa-Hull»

C’était dans les années1964-1965 environ. Le seul restaurant «Fast Food» qui existait en ce moment-là à Sherbrooke, c’était un A&W.

À suivre……

Comments 2

  1. Merveilleux, très intéressant à lire sur la vie que les gens vivaient à cet époque et effectivement il y a dans tes souvenirs, plusieurs de mes souvenirs à Richmond et surtout des lieux.
    Merci d’ecrire Tes mémoires et ou tes souvenirs.

  2. Ca me rappelle beaucoup de souvenirs, au début des années 70, j’ai jouer à l’hotel du Lac Brompton tout un été avec le groupe Brain, 4 soirs par semaine, le dimanche après-midi les gens attendaient en file à la porte, à part des waiters, ils y avait 4 gars qui ne faisaient que ramasser les vides, quelle belle période. Bonne fin d’semaine mon chum.

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