Une vie bien ordinaire au Québec depuis 1943 (5)

Je ne pouvais pas refuser cette offre, c’était le début des restaurants rapides au Québec. À Sherbrooke, A&W fut le premier de cette catégorie, le deuxième fut le Royal Burger et le troisième fut l’Orange Broue dont les propriétaires étaient Serge Racine, André Bombardier et Claude Provost de Provost Cartage. Tous les trois restaurants ont été construits sur la rue King Ouest, non loin l’un de l’autre.

Cette façon de se construire fut suivie par McDonald et Burger King; quand on en voyait un, on voyait l’autre pas très loin.  Même chose pour les garages d’automobiles qui se sont tous « collés » les uns aux autres.

J’ai donc quitté pour Hull-Ottawa. Je me suis loué une chambre chez une dame seule d’un certain âge.

Le Royal Burger, comme les A&W de l’époque, était un restaurant seulement avec le service à l’auto. Le service à l’auto des A&W était fait par des jeunes filles qui amenaient la commande à l’auto.

Chez Royal Burger, il n’y avait pas de service direct à l’auto. En arrivant sur le terrain, il y avait 5 poteaux sur lesquels était installé le menu et où l’on devait s’approcher pour y lire le menu et en même temps commander par microphone notre commande. La commande donnée, de l’intérieur on vous disait d’avancer devant le restaurant où une tablette sortait du restaurant avec votre commande dessus qui arrivait directement dans la fenêtre d’auto du conducteur qui prenait sa commande et se stationnait sur le terrain, à côté d’un baril bleu-blanc, baril qui recevra les déchets à la fin du repas dans l’auto.

Souvenons-nous que nous étions aux balbutiements du «fast food » et de la restauration rapide. Le menu était composé de hamburger avec frites, hot dog avec frites, « onion ring », le tout arrosé d’une sauce spéciale que l’on disait être une recette brassée uniquement pour la compagnie.

Donc pendant 6 mois, je me promenais dans les Royal Burger de Hull et d’Ottawa où j’apprenais à brasser notre sauce secrète, à faire cuire de bonnes boulettes de steak haché, à faire cuire les meilleurs frites maison, à faire les meilleurs « onion rings ». Également, j’avais une formation administrative, à savoir entre autres comment calculer mon « wage cost », mon « food cost », etc.

À mon retour à Sherbrooke, nous étions prêts pour ouvrir au public le Royal Burger. Les débuts furent difficiles, puisque nous avons ouvert avec un terrain non asphalté, de sorte que les voitures arrivaient dans la vase.  Dans ce temps-là, le financement pour un tel restaurant était difficile à avoir. La vision de Roger Cameron était pourtant grande et même réaliste, puisque l’on connaît tous aujourd’hui le succès financier du « fast food » dans la restauration rapide.

L’asphalte posé, la clientèle augmenta rapidement. Le Royal Burger se mit à rouler normalement. Mon frère Claude y travaillait et il y apportait la stabilité dont un tel restaurant a besoin pour garder son équilibre tant qualitatif que financier.

Puis un jour, Roger me dit : « Laurent, j’ai besoin de toi comme gérant au Cabaret Richmond tandis que Denis Girardin va venir travailler ici au Royal Burger ».

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De mémoire, c’était au printemps 1964 ou 1965 que j’arrivai au Cabaret Richmond. Roger m’avait demandé d’avoir des activités capables d’attirer une clientèle au Cabaret. Quasiment tous les clubs de la région avaient leur concours d’amateurs où les talents y venaient chanter ou y jouer un instrument de musique. Les trois meilleurs gagnaient un prix important.

Les principales places en Estrie où il y avait de ces concours d’amateurs étaient le Manoir de l’Estrie de Sherbrooke, Le Riverview de Windsor, le Brunswick de Richmond et biens d’autres clubs. Deux artistes, Violette Labrecque et Gerry Dionne, agissaient comme maîtres de cérémonie dans ces concours d’amateurs.

Moi, je voulais autre chose, quelque chose qui remplirait le Cabaret au moins trois soirs par semaine.

J’ai eu l’idée suivante : organiser des soirées du Père Noël en août. Je me rappelle de ne jamais en avoir parlé à mon « boss » Roger Cameron. Je suis certain que cette idée n’aurait jamais passé. Je me suis dit : « Il verra ce que c’est et quand il verra le cash, ça va lui aider à avaler l’idée ».

Donc, nous sommes en août; devant le Cabaret, sur le trottoir, il y a un arbre de Noël décoré. Quand tu entres dans le Cabaret, le « bouncer » qui reçoit est habillé en Père Noël. Toute la salle est décorée avec des boules de Noël et autres objets de Noël et un autre sapin tout décoré.

Le but recherché était de créer une atmosphère de fête, de surprise et ce fut réussi. Voir les deux « bouncers » Roger Turcotte et Yvon Godhue, habillés en Père Noël et jouer le rôle du Père Noël, c’était festif.

Le succès de cette initiative a fait des petits; pendant les années qui ont suivi, on retrouvait dans les autres établissements de la région des Noël en juillet, des Noël en juin. Ce fut une mode qui a duré quelques années.

Une fois par semaine, le propriétaire Roger Cameron venait chercher les argents; il ne restait pas longtemps, il prenait les enveloppes et en ressortait aussitôt. Il me laissait aller. Il avait confiance, ça allait bien.

J’opérais ce commerce comme s’il était à moi, mais il n’était pas à moi et c’est là que j’ai commencé à réaliser que je ne voulais pas travailler toute ma vie pour un autre.

Je n’avais pas les moyens financiers d’acheter mon propre commerce, ma propre « business ».

Dès que j’avais un peu de temps à moi, j’ai commencé à aller voir ailleurs dans d’autres hôtels, d’autres bars. Tout ce que je trouvais c’était encore de la gérance.

C’est à cette période que j’ai rencontré Monique qui, plus tard, devenait ma conjointe.

J’ouvrais toujours le Cabaret à 16 h. Or un après-midi d’août 1966 où j’ai le cafard, je suis au bar seul avec mes pensées, il est environ 14 h, la porte est barrée. C’est ce que je croyais car tout à coup, la porte s’ouvre et entre Carl Neugebauer.

Carl, d’origine allemande, ayant fait sa théologie au Grand Séminaire de Sherbrooke et quelques mois avant d’être ordonné prêtre, Monseigneur Georges Cabana avait décidé de ne pas l’ordonner prêtre.

Les dimanches, les étudiants en théologie allaient diner avec l’Évêque à la Cathédrale St-Michel de Sherbrooke. Or, il appert que Carl avait osé obstiner l’Évêque lors d’une discussion à la table. C’en était trop, on ne pouvait humilier l’Évêque sans en payer le prix. Carl devint alors professeur à l’externat classique d’Asbestos.

Carl s’assied au bar avec moi et voyant ma mine basse, il me demanda ce qui n’allait pas. Je lui expliquai les démarches que j’avais faites pour me trouver une autre « job ». En jasant avec Carl, je m’apercevais que dans ma situation, j’étais pris pour travailler encore pour une autre personne, que je ne pouvais pas financièrement acheter ma propre « business » .

« Pourquoi ne retournes-tu pas à l’école, tu pourrais revenir à l’externat classique en Belles-Lettres à Asbestos » ? me lança tout bonnement Carl.

« Non Carl, voyons ça pas de bon sens. Ça fait 4 ou 5 ans que j’ai arrêté mes études. Je n’ai jamais pensé retourner aux études. En plus, le directeur Claude Dubois m’a mis dehors de l’externat après ma versification il y a 4 ou 5 ans. Carl, oublie cela, en plus nous sommes en août et l’école recommence au début septembre ».

« Laurent, demain j’en parlerai à Claude Dubois et je te reviendrai avec sa réponse ».

Je me souviens que le soir, j’en avais parlé à Monique; sa réaction immédiate fut de me dire : « si on t’accepte à l’externat classique, tu devrais y penser sérieusement. Tu devrais retourner aux études ».

J’ai 23 ans, ça fait au moins 4 ans que je vis quasiment toujours la nuit dans les clubs, les bars, les hôtels, les boîtes de nuit. C’est certain, j’ai le goût de revenir à une vie normale, travailler le jour et dormir la nuit.

Puis, je fréquentais Monique depuis quelque temps; Monique était l’avant-dernière d’une famille de 12 enfants tissés très serrés, famille à laquelle je commençais en plus à m’attacher. Tous les dimanches midi, la famille se réunissait chez leurs parents à Windsor et là, après le repas, on jouait au 500 et il ne fallait pas tricher car le paternel nous surveillait.

Au milieu de l’après-midi, je m’assoyais au piano et on chantait des heures et des heures. Dans le groupe, il y avait d’excellent(e)s chanteuses et chanteurs.

Je prenais goût à cette vie normale, simple et belle.

Puis, Carl me revint avec la réponse de Claude Dubois, directeur de l’externat classique : « Dis à Laurent Pelletier que s’il veut revenir à l’école, nous sommes prêts à faire une exception et à l’accepter en Belles-Lettres ».

Nous sommes toujours en août 1966.

Il me faut rencontrer Roger Cameron pour l’informer que je quitte le Cabaret Richmond pour retourner aux études.

À cette époque, je voyais Roger très peu, il venait au Cabaret chercher l’argent de la semaine et il n’avait jamais le temps de jaser avec moi. Je saurai plus tard pourquoi il fuyait toutes discussions avec moi.

« Roger, il faut que je te parle c’est important ».

« Désolé Laurent, mais je n’ai pas le temps; on se reparle plus tard » et oups, il quittait.

N’ayant pas de nouvelles de lui, je lui fis parvenir ce message : « Roger, si jeudi au plus tard tu n’es pas au Cabaret pour que je puisse te parler, je n’ouvre pas le Cabaret et cela tant que l’on ne se soit pas parlé ».

Le jeudi fin après-midi, Roger arriva au Cabaret vers les 14 h, soit deux heures avant l’ouverture des portes. Voisin du Cabaret Richmond, il y avait l’Hôtel St-Jacob, propriété également de Roger Cameron et là, il y avait le bar le Petit Capri, bar très « cozy » et très tranquille.

Nous nous sommes rendus dans ce petit bar et avant que j’ouvre la bouche, Roger me dit : « Laurent, je suis au courant tu veux partir ailleurs; je sais que tu es allé rencontrer les propriétaires d’hôtels à Granby, à Sherbrooke, à Montréal. Ils m’ont tous appelé pour avoir des renseignements sur toi. Tu penses que tu seras plus heureux avec eux qu’avec moi » ?

Là, je comprenais pourquoi il me fuyait tant les dernières semaines.

« Ce n’est pas tout à fait cela Roger; oui je quitte le Cabaret, mais pas pour aller travailler ailleurs. Je retourne aux études ».

Un grand silence s’est immédiatement imposé. (Pendant que j’écris ce texte, j’entends encore aujourd’hui ce grand silence, j’ai toujours les larmes aux yeux quand j’y pense ou quand j’en parle.)

Roger reprit la parole, je vois qu’il a les yeux humides. Je ne me souviens pas des mots exacts, mais voici dans mes mots et selon mes souvenirs ce qu’il m’a dit :

« Laurent, tu sais que mon père avait plusieurs hôtels dans la région. Mes frères s’occupaient des hôtels avec lui. Moi, je n’étais pas intéressé à travailler dans ses hôtels ou avec lui. Tant lui que certains de mes frères, ils avaient un problème de boisson. Moi je ne prenais pas une goutte de boisson. J’aimais lire, j’aimais étudier. Mon rêve était de devenir médecin.

Or un jour, sans lui en parler, je me suis inscrit chez les Jésuites au Collège St-Jean de Brébeuf à Montréal pour y parfaire mon cours classique, ce qui me permettait de faire par la suite ma médecine.

Quand mon père apprit que j’étais rendu au collège, il me contacta pour dire qu’il avait besoin de moi, que mes frères ne s’occupaient pas bien des hôtels et que si je revenais avec lui pour l’aider, il me donnerait l’Hôtel St-Jacob à Richmond et autres avantages financiers. Roger, tu ne bois pas, j’ai confiance en toi et tu es le seul qui peut m’aider.

Je quittai donc le Collège et je devins malgré moi hôtelier.

J’ai toujours regretté d’avoir pris cette décision, j’ai toujours détesté l’hôtellerie.

Je suis content pour toi Laurent, si tu as besoin de moi, n’hésite jamais ».

J’ai aimé cet homme et nous avons gardé contact et notre amitié pendant plusieurs années. Je me souviens surtout que pendant mes années de Barreau à Montréal, il venait manger avec moi à toutes les deux ou trois semaines.

La dernière fois que j’ai vu Roger, il était atteint de la maladie d’Alzheimer. Dans mon auto, il confondait le Mont-Orford avec la petite montagne du Sanctuaire de Beauvoir.

Comments 2

  1. Merci Laurent! Je connaissais déjà ce passage de ta vie et ton amitié avec mon père, mais c’est encore très émouvant de relire cela. Tu as tellement bien fait de retourner aux études, dommage que papa n’ai pu poursuivre son rêve 🙁

    Lise XX

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