Une vie bien ordinaire au Québec depuis 1943 (6)

Septembre 1966, je retourne aux études en Belles-Lettres à l’externat Classique d’Asbestos.

Début septembre 1966, avec la MGB convertible de Monique je quitte Richmond pour me rendre à l’externat Classique d’Asbestos. De mémoire, l’école était située sur le bord de la Mine d’Amiante à Asbestos. J’entre dans la cour; je stationne l’auto et je regarde les élèves arrivés. Maudit qu’ils sont jeunes. Je réalisais qu’ils avaient plus ou moins 5 ans de pus jeune que moi. Et les professeurs eux? Pas beaucoup plus vieux que moi.

Non, je n’ai pas d’affaires ici. Je repars l’auto et je reviens à Richmond.

En début de soirée, je vois arriver Carl Neugebauer. « Demain matin, tu laisses la MGB ici, tu embarques avec moi et je t’amène à l’externat Classique d’Asbestos »

Depuis 5 ans environ, je me couchais vers 4 ou 5 heures du matin; je travaillais surtout les soirs; le nombre d’heures à travailler par semaine n’était pas important pour moi; j’aimais l’action, j’aimais la créativité, j’aimais le public, j’aimais côtoyer les artistes mais, oui mais je n’allais nulle part et je ne me voyais pas dans les bars à l’âge de 40-50-60 ans.

Et là tout d’un coup, je me couchais vers 22hrs après avoir étudié puis je me levais vers 6hrs le matin et je me rendais à l’externat pour 8hrs; je recommençais ce rythme à tous les jours de la semaine. La fin de semaine, Monique était là et chaque dimanche j’allais chez la famille de Monique, ce qui me permettait de découvrir ce qu’était une vie de famille.

Il faut savoir qu’à l’âge de 13 ans mon frère Yvon et moi avons quitté notre famille pour aller pensionnaire dans des collèges. Personnellement, je ne peux pas dire que j’ai connu mes sœurs et frères, n’ayant pas été à la maison bien souvent.

Tranquillement, mon corps et mon esprit s’habituaient à cette nouvelle vie qui commençait; je ne savais pas encore, mais cette vie d’étudiant allait durer huit ans.

Le 4 novembre 1966, je suis en classe. La porte s’ouvre, le directeur entre, me regarde et me dis : « Laurent, votre mère et votre sœur ont eu un très grave accident d’automobile, vous devez vous rendre immédiatement à l’hôpital de Windsor »

Arrivé à l’hôpital, ma sœur Pauline n’est pas là elle est en direction de l’hôpital Notre Dame de Montréal. C’est sérieux elle est très blessée plusieurs fractures au cerveau.

Maman est dans une chambre à l’hôpital de Windsor, elle est inconsciente.

Je m’informe pour savoir ce qui s’est passé.

Pauline et maman se sont levées comme l’on se lève à tous les matins. Les deux se rendent au bureau de poste pour y faire le tri du courrier.

Lester B Pearson, libéral, est premier Ministre du Canada. Papa a sûrement voté libéral puisque Poste Canada lui octroie le contrat de passer le courrier dans les boites à malle d’un circuit rural à Richmond. De mémoire on commençait à la fin de la rue Craig à mettre le courrier dans les boîtes à malle installées sur le bord du chemin pour se rendre jusqu’à la ferme Lamoureux où l’on tournait à gauche sur la rue Denison en l’on en ressortait dans « Janesville » ou si vous aimé mieux dans Richmond Nord.

Avez-vous pensé ce que c’était l’hiver? Une Dodge ou Plymouth 1965 qui se prenait dans la neige à chaque 4 ou 5 boites à malle? On pelletait et on poussait. Pelletier, on portait bien notre nom, croyez-moi.

Quand les enfants nous étions tous à l’école, maman arrêtait l’auto devant la boite à malle; elle se tassait sur le siège du passager, ouvrait la vitre de l’auto puis ouvrait la boîte à malle et y déposait le courrier pour ensuite revenir sur le siège du conducteur.

Or ce matin du 4 novembre 1966, pour nous tous c’était une journée comme une autre, mais le destin en avait décidé autrement. Pourquoi? Aucune idée, c’est cela l’absurdité de la vie : Naître pour mourir, disait Albert Camus.

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Le courrier dans l’auto, Maman et Pauline partent en auto pour aller distribuer le courrier comme elles le font normalement.

Coin Craig et route 55 là où était le garage Fouquet, maman arrête l’auto à la lumière rouge; Pauline est assise côté passager. La lumière devient verte; maman repart, elle fait quelques pieds et Bang.

Un camion passe sur la lumière verte et frappe l’auto directement dans la porte du passager. L’auto une Plymouth 1965 qui pèse « des tonnes et des tonnes » se ramasse 72 pieds plus loin.

Lors de l’enquête du coroner, nous avons appris que le conducteur du camion, un ontarien, conduisait depuis plus de 12 heures sans arrêt et qu’il s’était endormi au volant.

Pauline a 20 ans, elle est à l’hôpital Notre-Dame à Montréal; maman est à l’hôpital de Windsor. Papa est dévasté, il n’est pas à la maison, il est absent.

Et moi je me retrouve chez mes grands amis Léopold Richard et Réjeanne Raymond où j’attends des nouvelles de ma soeur Pauline. Je suis en contact avec le médecin de l’hôpital Notre-Dame de Montréal.

Pour la première fois de ma vie, en écrivant ce texte je me rends compte tristement qu’à la maison il y avait mes frères Yvon, Bertrand, Claude, Robert et notre sœur Suzanne. Mon père et moi nous aurions dû être avec eux tous ensemble à la maison.

Le médecin de Pauline m’informe qu’elle a 5 ou 6 ouvertures dans la tête. Qu’elle est présentement sous la tutelle d’une machine qui la garde en vie. Qu’une décision devrait être prise sous peu. Que même si elle revenait mieux, elle aurait des séquelles majeures toute sa vie durant.

Puis, le médecin m’explique qu’il ne peut seul prendre la décision de «déploguer la machine».

Je lui demande :« Est-elle en vie?» et lui de me répondre : « Oui elle est encore en vie mais c’est grâce à la machine qui la tient en vie»

« Docteur, si elle est encore en vie vous n’avez pas le droit de la débrancher ». Mon éducation chrétienne prenait le dessus. C’était péché d’enlever la vie à une personne. Notre éducation chrétienne nous empêchait alors de penser, de réfléchir, d’analyser.

De mémoire, j’ai gardé cette opinion un bon 24 heures puis le médecin me contacta pour discuter; il m’expliqua que Pauline avait une vie végétale seulement, que la science ne pouvait absolument rien pour elle et que je devrais accepter qu’il lui retire la machine. Pour ce faire il fallait qu’il reçoive une autorisation écrite de mon père ou en son absence de moi étant le plus vieux de la famille.

Dans cette aventure mon support était mes hôtes, Léopold et Réjeanne. Ne sachant pas où était mon père, je me souviens avoir envoyé au médecin un télégramme autorisant le médecin à faire le nécessaire.

Puis quelques jours plus tard, mon frère Yvon se rendit à l’hôpital à Montréal identifié le corps de Pauline ce qui n’était une tâche facile dans les circonstances. Comme elle était décédée à Montréal à l’extérieur du district de sa résidence, la Loi à l’époque dictait qu’une enquête du coroner devait avoir lieu pour décider si Pauline était décédée d’une mort naturelle ou accidentelle ou autre, ce qui fut fait.

Puis quelques jours après, je reçois un téléphone de Camille Fleury propriétaire du salon Funéraire Fleury de Richmond m’informant avoir reçu le corps de Pauline et que l’on devait aller l’identifier ce que je n’oublierai jamais.

J’arrivai au salon funéraire, il y a à terre un sac de couchage ; Camille Fleury m’informe que le corps de Pauline est à l’intérieur et me demande d’ouvrir le sac de couchage pour l’identifier. Sur le sac de couchage il y a un grand «zipper» que je dois dézipper. Je vois la figure, le visage de Pauline et sur sa poitrine il y a un grand Y qui démontre qu’elle a été ouverte par le coroner et au lieu de la coudre on a tressé l’ouverture.

Pauline est bel bien décédée. Ça me frappe en plein cœur.

Mais là, toute la famille a un problème qui sera difficile à vivre. Maman est toujours hospitalisée et le médecin ne veut pas qu’elle sache pour le moment que Pauline est décédée. Mon frère Robert avait 10 ans; il se rappelle très bien « des navettes entre le salon funéraire et l’hôpital où papa me couchait sur sa «bédaine» avec ses mains sur ma bouche pour ne pas dire à maman que Pauline était morte. On peut dire que ça nous a tous marqué. C’est certain ».

Nous allions voir Maman à l’hôpital qui s’informe de Pauline et on lui dit qu’elle est toujours à l’hôpital de Montréal, que ça va mieux etc…puis après nous retournions au salon funéraire veiller Pauline.

Pendant quelques jours nous faisions des aller-retour : Hôpital-Salon Funéraire.

Le jour des funérailles deux sœurs de maman sont avec elle à l’hôpital, ma tante Marie et ma tante Thérèse. À un moment donné, le cloches de l’église Windsor se mettent à sonner; elle regarde ses deux sœurs et leur dit : « Pauline est décédée, hein? » Quelqu’un a déjà dit : « on ne peut rien cacher à notre maman ».

Ce fut de grandes funérailles dans la ville de Richmond, des rues fermées, des polices qui dirigeaient le convoi du corbillard et des autos qui suivaient. L’Église Ste-Famille était pleine à craquer.

Perdre un enfant c’est ce qu’il y a probablement de plus injuste et de plus souffrant pour des parents. Maman dans sa sagesse de Morrissette, avec les années elle a appris à composer avec ce drame mais Papa ne s’en est jamais remis.

Ça toujours été tabou dans la famille de parler de Pauline. Je comprends et j’accepte cela. Ça fait trop mal. C’est une injustice, une vraie. Le jour de l’accident le 4 novembre 1966, Dieu devait être ailleurs.

Comments 3

  1. Laurent c est tres agréable à lire…j’aime aussi le concept de nous tenir en haleine en ne publiant pas l’entiereté car je sais que tu écris par bride….
    J’ai hâte de connaitre la suite ..tout en devinant plusieurs passages lorsque tu seras rendu vers les années 1982 et suite ….
    Bravo!

  2. La vie nous trace un chemin que l’on ignore, mais elle met sur ce chemin tous le signes de sagesse qui nous mènent là ou on doit être,,,, pas facille à comprendre en pleine période de turbulence,, ..déjà hate de lire la suite,,,,,

  3. une journée et une date qui est toujours remplie de tristesse même après toutes ces années… tu m’as formaté un ensemble de souvenirs car a cette date j’étais jeune marié et nous demeurions a Montréal. Important de comprendre même après toutes ces années la réaction de ton père car le proverbe dit que les enfants ne devraient pas mourir avant les parents…

    Merci d’avoir partagé cette étape importante a reconnaître…

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