Une vie bien ordinaire au Québec depuis 1943 (8)

Je me retrouve donc en 1967-68, en Rhétorique, au Séminaire St-Charles de Sherbrooke. Je me loue un appartement 4 ½ sur la rue Peel, non loin du Séminaire.

Je fréquente toujours Monique; tous les dimanches, je me retrouve avec elle chez ses parents où, avec ses frères et sœurs, nous jouions au 500 sans tricher, bien entendu, puis nous chantions, moi les accompagnant au piano. Ces dimanches sont imprégnés dans ma mémoire à jamais.

C’était pour moi un apprentissage d’une vie familiale où la stabilité et l’harmonie me transformaient en autre chose qu’un oiseau de nuit.

Joseph, le plus âgé de la famille, était un Père de la congrégation des Oblats Marie-Immaculée. Joseph était un missionnaire et pendant 18 ans, il sera en Bolivie, plus précisément à La Paz, où il fonda la première école normale. J’aimais parler, discuter avec lui.

Il m’apprit avoir caché deux fois le Che Guevara qui avait quitté Cuba à la suite de son désaccord avec Fidel Castro. Plus tard, Joseph avait été nommé supérieur des Oblats en Amérique Latine, poste qu’il n’avait pas aimé. Je comprenais qu’il n’était pas fait pour un tel poste, qu’il n’était pas un « politicien » et que ses contacts avec les autorités politiques des pays étaient difficiles. Il quitta cette fonction et il se retira à Montréal vivre en communauté avec d’autres Pères Oblats.

Joseph avait fait son cours classique au Séminaire St-Charles de Sherbrooke et l’un de ses confrères de classe était Georges Cloutier, qui devint Monseigneur Georges Cloutier, directeur du Séminaire St Charles. En plus, Joseph et Georges étaient tous les deux originaires de Windsor. Donc, des amis et des confrères de classe.

Je me retrouve donc en Rhétorique et mon directeur est Mgr Georges Cloutier. Je suis de 5-6 ans plus âgé que mes confrères de classe. J’ai un loyer à payer et d’autres frais tels qu’une auto. Je devais donc travailler tout en faisant mes études.

Mon contact avec Mgr Cloutier était alors privilégié. En plus d’être le plus âgé de la classe, j’étais l’amoureux de la sœur de son ami Joseph. Mgr Cloutier m’autorisa à m’absenter de la période d’études.

J’allais donc en classe et la classe terminée, au lieu de me rendre avec mes confrères dans la salle d’études, je quittais le séminaire pour aller faire le tour des bureaux d’avocats.

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Je m’explique.

L’avocat est le donneur de travail pour un huissier de la Cour. L’avocat remet à « son » huissier une procédure à être signifiée (remettre d’une façon légale) à un autre avocat ou à un citoyen.

Ni mon père ni moi n’avions de contact avec un avocat de Sherbrooke. J’allai donc cogner à chaque bureau d’avocats qui se trouvait sur la rue Wellington nord à Sherbrooke, où se trouvaient 95 % des avocats. Le premier bureau où je me présentai était celui des avocats Desmarais, Scott, situé de mémoire au 101 Wellington nord, lequel me donna la première procédure judiciaire à être signifiée.

Les avocats commencèrent à me remettre de plus en plus de procédures à exécuter et de moins en moins aux autres huissiers pour la simple raison que sans le savoir, nous étions, mon père et moi, en train de changer les règles du jeu.

Lorsque nous recevions d’un avocat une procédure à signifier ou à exécuter, soit mon père ou moi, nous faisions immédiatement le travail de signification ou d’exécution; et le lendemain ou le surlendemain, nous retournions audit avocat sa procédure signifiée ou exécutée. Notre service était impeccable.

Les autres huissiers ne faisaient pas tous les jours le tour des bureaux d’avocats; souvent, ils attendaient que l’avocat les appelle pour les informer avoir une procédure à leur donner. Et ledit huissier pouvait prendre 3 ou 4 jours avant de faire la signification ou d’exécuter ladite procédure. Certains huissiers indépendants pouvaient répondre à l’avocat : « dès que j’aurai une minute, j’irai à votre bureau ».

C’est de cette façon, en donnant un service quotidien aux avocats, que le bureau Pelletier huissiers est devenu le plus gros bureau d’huissiers dans la région de l’Estrie.

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L’année de ma Rhétorique fut certainement l’année scolaire la plus difficile de mon parcours d’étudiant. Dans le cours classique, c’était la dernière année où il y avait un cours de mathématiques. Par la suite, en Philo 1 et Philo 2, il n’y avait pas de cours de mathématiques.

J’étais nul en mathématiques, j’étais dépassé par la matière; en cinq ans d’absence scolaire, les maths avaient tellement changé que je me demandais comment je ferais pour passer mon année scolaire.

Action-réaction et la vie s’occupe du reste.

Un confrère et ami, Gérard Leblanc, me prit sous son aile; jour après jour, il me redonnait avec explication quasiment le cours de math au complet; il venait même quelquefois à mon appartement pour m’expliquer ce que je ne comprenais, toujours pas en mathématiques.

Sans Gérard Leblanc, je n’aurais possiblement pas obtenu mon diplôme de cours classique, ce qui signifiait que je n’aurais pas pu devenir avocat.

Plus tard dans la vie, Gérard Leblanc, avec son bureau de courtier en assurance, est devenu l’un des plus importants assureurs dans la région de l’Estrie et un homme très respecté dans sa communauté.

C’est également en Rhétorique que j’ai rencontré l’un de mes meilleurs amis avec qui je suis toujours en contact : il s’agit d’Yves Laverdière qui est devenu avocat et qui eut une brillante carrière à titre de vice-président chez SNC-Lavalin.

Également, dans cette même classe de Rhétorique, il y avait mon ami Donald Thompson qui devint l’abbé Donald Thompson, celui-là même qui fonda avec André L’Espérance le fameux train connu comme étant l’Orford Express, dans lequel Josélito Michaud y fit ses nombreuses émissions de télévision en y interviewant multiples personnalités : ces émissions furent diffusées à la télé de Radio-Canada.

Juin 1968, j’obtins mon bulletin et je passais en Philo 1. Quand tu es en classe Élément et que tu vois les étudiants de Philo, maudit que ça paraissait loin et long de se rendre là. Pourtant la vie est courte.

(Naître pour mourir; jamais je ne comprendrai.)

Il me reste à faire deux ans de cours classique avant d’aller à l’Université.

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Je travaille toujours comme huissier avec mon père. Tous les jours, je me présente dans chaque bureau d’avocats de Sherbrooke pour quérir leurs procédures judiciaires à signifier ou à exécuter, ce qui me permet aussi de rencontrer et de jaser avec les avocats et les secrétaires. Des liens de relations humaines et même d’amitié s’installent entre nous. J’aime cela.

Je réalise que certaines secrétaires peuvent influencer positivement leur patron-avocat, à savoir quel huissier prendre pour signifier ou exécuter leurs procédures judiciaires. Elles voient bien que nous sommes efficaces et rapides dans l’exécution. À leur anniversaire, je m’occupe de leur faire plaisir, soit des fleurs et un repas au restaurant où nous jasons; j’apprends ce que c’est qu’un bureau d’avocats et l’important, j’en apprends sur l’homme qu’est l’avocat. L’huissier est un officier public, mais un bureau d’huissiers, c’est aussi une « business ». J’aime cela.

Je fais des significations (remises des procédures à la personne), mais c’est mon père qui exécute les saisies ou si vous aimez mieux, qui va faire les saisies.

Ce que je vais vous raconter ici, c’est possiblement le début d’un des plus grands changements à venir au Code de procédure civile du Québec.

Voici comment se passait, entre autres, une saisie dans les années 1960, début des années 1970.

Il y avait à Sherbrooke quelques bureaux d’avocats qui se spécialisaient dans la collection de comptes à recevoir et de saisies avant jugement.

Voici un exemple.

Le samedi matin, vers 7 h, un huissier, des hommes de bras et quelques camions se retrouvent au bureau de l’avocat. L’avocat remet à l’huissier une pile de brefs de saisie à exécuter dans la journée.

L’avocat et l’huissier sont dans la même auto et toute l’équipe les suit. Ils ont plusieurs saisies à exécuter.

Arrivée à la première saisie : il est encore tôt dans la journée, pas certain que tout le monde est levé.

À suivre…..

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