Une vie bien ordinaire au Québec depuis 1943 (9)

L’huissier cogne à la porte; les gens ouvrent et l’huissier, avec un de ses « bodyguards », y entrent. Ils font la demande de paiement et si les gens n’ont pas l’argent, l’huissier, avec ses « videurs », vident la maison et y transportent les objets saisis dans un camion.

Quand le camion est plein, le camion se dirige sur un terrain à Sherbrooke où y est érigé un entrepôt ou une grange; on y débarque les objets saisis. Plus tard, l’huissier annoncera la date de la vente en justice et lesdits objets seront vendus. Très rare, pour ne pas dire jamais, que les argents de la vente en justice vont couvrir les frais de justice encourus et la somme due au demandeur.

Bizarre la vie des fois; l’entrepôt ou la grange qui recevait les meubles saisis appartenait au frère du huissier. Il y a de ces hasards des fois!

Chaque époque a de ces bizarreries de la vie. À l’enquête Charbonneau, on a eu le scandale des trottoirs. Rien ne change.

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Mon père se rappelait ses années de vache maigre et il ne pouvait accepter une telle façon de faire. Bien que la façon de faire des huissiers était conforme à la Loi, le côté humain et moral de la façon d’exécuter une saisie était totalement absent.

Lors d’une saisie, papa se rendait à la maison où il devait saisir les meubles et autres. Après avoir inscrit sur son procès-verbal tous les objets qu’il avait saisis, papa s’assoyait avec les gens de la maison et il leur demandait : « Selon vos revenus et dépenses, combien d’argent par mois pourriez-vous payer pour vous libérer de votre dette, quel que soit le montant. Donnez-moi le montant que VOUS vous seriez capable de respecter ».

Les gens se regardaient, se levaient pour en discuter seuls, puis ils regardaient papa croyant qu’il n’accepterait sûrement pas. Et là, dépendamment des cas, par exemple ils disaient : ¨10 $ par mois, nous serions capables. ¨

Alors papa leur disait : « Parfait, j’accepte cette proposition. Entretemps, je vais vous demander de signer comme gardien des objets saisis et je vais vous les laisser dans la maison. Tant et aussi longtemps que vous respecterez cet engagement, les objets saisis resteront dans votre maison et ne seront pas vendus en Justice. Mon bureau sera ouvert les samedis et dimanches au besoin pour recevoir vos paiements mensuels ».

À cette période, papa et maman venaient de divorcer; papa avait alors comme adjointe Estelle, qui deviendra sa deuxième femme. Estelle était aussi huissier et ensemble, ils faisaient équipe. Ils travaillaient six ou sept jours par semaine, ils étaient toujours ensemble.

Il faut savoir aussi que mon frère Bertrand avait été nommé huissier et, avec sa conjointe de l’époque, Marie, les deux donnaient un sacré bon coup de main au bureau d’huissiers. Bertrand eut une belle carrière à titre d’huissier et il termina sa carrière dans un bureau d’huissiers dans la région de Gatineau.

Ça pouvait prendre, dans certains dossiers, des années et des années au débiteur pour payer sa dette; souvent, lorsque papa retournait le bref de saisie avec la somme d’argent à l’avocat, ce dernier ne s’en souvenait même pas. Si l’on avait vendu en justice les objets saisis, l’avocat n’aurait certainement pas pu récupérer la somme due.

C’est comme cela que le bureau d’huissiers Pelletier se fit un nom dans le milieu juridique.

Cette façon humaine de travailler a permis à papa d’avoir souvent la reconnaissance des personnes qu’il avait saisies. Les gens qui venaient payer au bureau s’assoyaient souvent pour jaser avec papa et lui demandaient conseil.

Il y avait un restaurateur dans la région de Magog que papa saisissait de temps et autre. Papa appelait le propriétaire du resto : « Dans le dossier X, je dois aller saisir chez toi, dis à ta femme qu’elle fasse mon repas favori, nous allons souper ensemble ». Il y avait un respect entre l’huissier et le saisi. Papa payait toujours sa facture dans ces cas-là et le pourboire était toujours plus que ce qu’on avait l’habitude de payer.

Plusieurs années plus tard, le législateur changea les règles de saisies dans le Code de procédure civile. Dorénavant, l’huissier, lors d’une saisie, devait nommer le débiteur gardien de ses biens saisis; l’enlèvement des biens du débiteur lors d’une saisie était maintenant l’exception et sous certaines conditions.

Papa avait précédé le législateur.

Également, le législateur est venu légiférer sur la conduite des huissiers; c’était la création de la Chambre des huissiers du Québec, dont papa fut le premier président.

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En 1968-1969, je suis en Philo1 du cours classique et je suis toujours au Séminaire St Charles. Je vieillis, je m’assagis, je ne me fais plus mettre dehors d’un collège. Je suis l’étudiant le plus heureux, il n’y a plus de cours de mathématiques en Philo 1 et même en philo 2. Fini la misère des maths pour moi.

J’aime les cours, j’aime la lecture; c’est l’abbé Claude Ducharme qui me donna le goût de lire des auteurs français : mon préféré est Albert Camus. Je lis Sartre, Voltaire, Baudelaire. Je réfléchis, je pense; mon esprit s’ouvre sur la vie en général. Je découvre d’autres pensées que celles du christianisme.

Ma plus grande découverte de cette période, c’est de m’apercevoir que le bonheur existait réellement, que c’était même légitime d’être heureux sur terre. Que l’on n’avait pas besoin de mourir et d’aller au ciel pour être heureux.

Puis, je me suis mis à croire à la Justice, je lisais des histoires sur l’injustice, J’avais hâte de faire mon droit, de devenir avocat, d’aider les gens à être heureux.

Plus tard, je vous parlerai de la plus grande déception de ma vie, à savoir que la justice n’existe pas sur cette terre. Que c’est une invention humaine pour empêcher l’homme de régler ses affaires à coups de poing, à coups de fusil.

La justice humaine est tout simplement une règle de société.

Également, c’est en Philo1 que l’amitié chez moi prit un sens. Yves Laverdière est toujours un ami que je vois régulièrement, Donald Thomson que je vois de temps en temps. Puis je me souviens des amis que je vois rarement, mais dont je me souviens bien, tels que Jacques Gagnon, Gérard Leblanc, Luc Lamoureux, Charles Rivard, Normand Laliberté.

Il existe encore une tradition au Séminaire St-Charles de Sherbrooke. En 2018, au Séminaire, ce fut le conventum de la Rhétorique de 1968 où 50 ans plus tard, nous nous sommes revus; nous étions 33 étudiants de notre classe de 1968; 29 étaient décédés sur un total de plus ou moins 100 étudiants en 1968.

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Mai 1969, je reçus mon bulletin de Philo 1 et je graduais en Philo 2 en septembre 1969. J’aurais enfin dans un an, après Philo 2, mon diplôme de Baccalauréat ès arts me permettant d’aller en Droit, pour autant bien sûr que je sois accepté à l’Université de Sherbrooke.

L’été 1969 fut pour moi un été exceptionnel, gravé à jamais dans mon esprit pour la vie.

Je ne m’ennuie pas du milieu de l’hôtellerie où je dormais le jour et travaillais la nuit; j’avais un objectif : ma relation amoureuse avec Monique allait très bien. J’étais heureux. La famille de Monique m’acceptait tel que j’étais. Cette famille était composée d’un prêtre, d’une religieuse, d’un artiste,  d’enseignants et de journaliers dans une grande industrie.

Début 1969, Monique et moi avons décidé de nous marier cette année-là et la date choisie fut le 26 juillet 1969.

Il fallait que je fasse la grande demande au père de Monique. C’était un homme de peu de mots qui avait immigré au Canada dans les années 1930; son premier travail au Canada fut « pineur » au bowling. Je me mis à genoux devant lui et lui demandai la main de sa fille, ce qu’il m accorda bien simplement. Entre lui et moi, il y a toujours eu un grand respect.

Sans le dire, j’admirais cet homme de peu de mots; il avait, avec son épouse, élevé 11 enfants comme vendeur itinérant : il était représentant des produits Familex. À tous les jours, il faisait du porte à porte pour vendre ses produits. À cette époque, les gens faisaient leur salaire à coups de cennes et non à coup de piastres. Pourtant, c’est comme si c’était hier.

Notre premier loyer à Monique et moi était un beau petit 3 ½ situé en haut de l’épicerie Vallée, coin Prospect et Victoria à Sherbrooke. Le 21 juillet 1969, 5 jours avant notre mariage, nous sommes dans l’appartement avec des amis qui peinturent, une bière à la main : Yves Laverdière, Jacques Gagnon et Charles Rivard. Tout à coup nous arrêtons, nous nous assoyons toujours bière en main, et ensemble nous regardons le premier homme, Neil Armstrong, marcher sur la lune. Bizarre des fois la vie. En octobre 2018, soit 50 ans plus tard, tous les trois, nous nous retrouvons ensemble au Séminaire St-Charles lors de notre conventum de Rhétorique.

La question : marié, est-ce que je pourrais retourner au Séminaire comme étudiant pour terminer mon cours classique? Il semble que j’aurais été le premier étudiant marié à aller au Séminaire. Vrai ou faux, je ne sais pas, mais de toute façon, j’avais l’autorisation de Mgr Georges Cloutier.

À suivre..

Comments 4

  1. Mon cher Laurent, je te lis assidûment et j’ai déjà hâte à la semaine prochaine pour lire la suite…que de beaux souvenirs d’une époque privilégiée à beaucoup d’égards….

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