Une vie bien ordinaire au Québec depuis 1943 (11)

Lors de cette période de 1974, le Barreau du Québec a subi la première et la seule grève de ses étudiants en Droit. Nous avions boycotté les examens du Barreau. La grève a duré deux mois, du 15-16 janvier au 15/16 mars 1974,Dans le temps, il y avait six examens: trois avant Noël et trois après Noël; après trois examens, environ 75 % des étudiants avaient au moins un échec! C’était beaucoup trop élevé! Lors du premier examen du Barreau, nous manifestions et regardions les étudiants qui avaient décidé de passer quand même la ligne des manifestants pour se rendre en classe y passer un examen. Je me souviens que nous avions applaudi le grand Louis-Paul Allard qui, avec son sourire, nous envoyait amicalement la main. Tout le monde acceptait que Louis-Paul se représente audit examen, j’ai bien écrit se représente, mais j’ai oublié la combien « xième » fois.

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En février 1975, Me Jean Paul Dupré, Me Alain Perreault et moi sommes assermentés comme avocats par le bâtonnier Léonard Bergeron, en pieds de bas, dans le bureau Gérard Bessette, directeur régional des palais de justice pour la région numéro 5.

Je me souviens des premières semaines de ma vie comme avocat. Ma grande surprise fut de recevoir des félicitations, comme si je n’étais plus la même personne, comme si le fait d’être avocat faisait de moi une nouvelle personne.

Maintenant que j’étais avocat, je devais avoir toutes les réponses aux problèmes de loi. Les gens croyaient qu’à leurs questions, j’avais juste à regarder dans le Code et j’y trouverais immédiatement la réponse toute faite à leurs problèmes.

Il n’y a pas de livre sur terre qui a été interprété plus que la Bible, le Coran, le Code civil et le Code criminel. Le Droit n’est pas une science exacte.

Moi, je le savais que je ne connaissais pas tout, loin de là.

J’en étais très conscient et ça me rendait quelque peu mal à l’aise au regard que le client pouvait poser sur moi.

Cette réflexion m’a amené immédiatement à me méfier des médecins.

Tant vous que moi, lorsque nous allons voir le médecin, nous y allons en toute confiance, car s’il est médecin, c’est parce qu’il va diagnostiquer notre maladie et va nous donner la prescription miracle qui va nous guérir.

Le médecin, comme l’avocat, ne sait pas tout, lui aussi il le sait.

Depuis mon assermentation comme avocat, je ne regarde plus le médecin comme je le regardais avant. Je suis conscient qu’il peut se tromper, qu’il va interpréter la lecture de sa recherche à sa façon, laquelle est loin d’être infaillible. Mon souhait est de ne pas être pour lui un cobaye.

Quand nous allons voir un avocat ou un médecin, nous posons toujours un acte de foi. Nous fonctionnons avec la confiance.

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Je me retrouve donc avocat au bureau de Blanchette, Roberge et Durand. À nos débuts de la pratique du Droit, nous avons une vision de la Justice avec un grand J.

Ma première surprise comme avocat pratiquant fut celle-ci.

C’est un dossier d’accident d’automobile. Je rédige mon action, l’avocat de la compagnie d’assurance comparaît et nous commençons à discuter du dossier, à savoir de la responsabilité et par la suite du quantum, du montant réclamé.

Nous nous entendons sur la responsabilité et sur le montant à régler.

J’informe mon client du montant que la compagnie d’assurance est disposée à offrir à titre de règlement. Mon client trouve l’offre raisonnable et décide d’accepter l’offre de la compagnie d’assurance.

J’avise la compagnie d’assurance que mon client accepte son offre et je lui envoie mon mémoire de frais (les déboursés, plus un montant prévu par le Code de procédure civile pour des honoraires à être payés par la partie responsable).

L’entente de mes honoraires avec mon client était de dix pour cent du montant à recevoir par la compagnie d’assurance.

Je suis content et mon client est également satisfait du règlement.

Je ferme mon dossier. Pour moi, ce dossier est terminé.

Quelques semaines plus tard, je reçois de la compagnie d’assurance, pour ledit dossier, un chèque représentant encore 10 % du montant d’argent reçu en règlement.

Quelle surprise! Personne ni dans mes cours de Droit à l’Université et ni les avocats au bureau ne m’avait informé de ce genre de règlement. Ça semblait normal; oui, c’était dans les us et coutumes de l’époque de recevoir un autre chèque en paiement des honoraires.

L’on se souvient que plus tard, la ministre Lise Payette installait le régime du « sans faute » dans le domaine des accidents d’automobile et les avocats perdaient ce champ de pratique très lucratif.

J’ouvre une parenthèse ici.

Quand on entend dire d’un jeune qui a le verbe facile et fort qu’il ferait un bon avocat, ça n’a aucun rapport, surtout depuis plus de 40 ans. Les juges aujourd’hui sont des avocats compétents, bien rémunérés, qui n’ont pas le goût d’entendre un gueulard ou un « péteux de broue ». Tous, sans exception, les juges veulent avoir devant eux des avocats compétents et respectueux.

Il y a plusieurs années, on retrouvait, sur le Banc, des juges qui, comme avocats, avaient de la difficulté à vivre de leurs pratiques. Ces juges avaient devant eux des ténors du Barreau, disait-on, qui plaidaient en soulevant leur toge et en élevant la voix, sortant même leur chapelet. Ces juges étaient nommés directement par le politique : il fallait être du bon côté. Aujourd’hui, je reconnais que la nomination de juges se fait plus subtilement.

Voici une anecdote que j’ai souvent entendue.

Maurice Duplessis, premier ministre du Québec, est en élection; il est dans la région de Richmond et l’organisateur du parti de l’Union Nationale est l’avocat Redmond Hayes, lequel demeure à Richmond. Monsieur Duplessis et Redmond Hayes font la tournée des électeurs; monsieur Duplessis demande à Redmond Hayes de lui montrer son bureau d’avocat et celui-ci de lui répondre : « Je n’en ai pas de bureau ». Et Maurice Duplessis de lui réponde : « Je vais t’en trouver un bureau, je vais te nommer juge ».

Le juge Redmond Hayes fut nommé juge en 1954 et il eut une belle carrière au Palais de justice de Sherbrooke jusqu’en 1974.

Dans les années 1976-1977, lors d’une discussion avec l’avocat Yvon Roberge, nous étions à parler du respect que tous avaient pour un juge extraordinaire à la Cour supérieure du district de St François, juge également d’une grande réputation à travers le Québec, à savoir l’Honorable juge Evender Veilleux, lequel avait osé marier une anglaise, disait-on à l’époque. Est-ce vrai ou pas, mais l’on disait que ledit juge avait refusé d’être nommé à la Cour d’appel et à la Cour suprême.

Me Yvon Roberge me rapporta cette phrase qu’aurait dit le juge Veilleux lors d’un procès, s’adressant directement aux deux parties en cause : « Je ne suis pas ici pour rendre la justice. Je suis ici pour trancher le litige entre vous deux. »

Je me suis toujours souvenu de cette phrase; elle a été le tournant de ma carrière d’avocat où j’ai toujours privilégié l’intérêt des clients, l’adage qui dit : « Le pire règlement vaut le meilleur des procès ».

La justice n’est pas divine; elle est une création humaine qui relève de lois, de règlements écrits par des hommes pour nous empêcher de régler nos litiges à coups de fusil ou à coups de poing.

Avec les années de pratique et mon implication sociale, une autre phrase qui me fait suer est celle-ci : « J’aimerais devenir avocat pour aider les autres, aider les plus démunis ».

Comment peut-on aider les démunis quand nos honoraires sont de 150 $-200 $ de l’heure?  Ça n’a aucun rapport.

Pas besoin d’être avocat pour aider les autres.

Comment pouvons-nous dire qu’il y a une justice sur terre J’arrive devant le juge avec la vérité, mon adversaire arrive aussi devant le juge avec la vérité. Puis au milieu de nous deux, il y a un avocat qu’on appelle maintenant juge, lequel va décider qui des deux a raison. Il décide que c’est mon adversaire qui a raison. Si ma cause avait été entendue par un autre juge, j’aurais pu la gagner. La Justice avec un grand J, si elle existe, ce n’est pas sur cette planète.

Aujourd’hui, par exemple, il y a 10 personnes qui entrent au Palais de justice pour un procès. Or, cinq vont en sortir disant qu’il y a une justice et les cinq autres diront qu’il n’y pas de justice.

Si vous n’acceptez pas cette règle du jeu, ne devenez pas avocat faisant carrière devant les tribunaux.

Mes chiffres ne sont pas tout à fait exacts, mais sur 20 000 avocats environ au Québec, il y a environ 10 % seulement font une carrière d’avocat en plaidant devant les cours de justice.

Comments 1

  1. Bonjour Laurent,

    J’espère que tu va bien côté santé, toujours intéressant te lire… j’ai toujours hâte a la prochaine chronique…

    Bonne journée a toi… André

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