Une vie bien ordinaire au Québec depuis 1943 (12)

Les avocats Jean-Guy Blanchette et Yvon Roberge seront nommés juges à la Cour provinciale, soit la Cour du Québec aujourd’hui. Puis une grande amie, l’avocate Francine Gladu, se joindra à l’étude d’avocats dont la raison sociale sera Durand Pelletier et Gladu, bureau de l’époque toujours situé au coin des rues Wellington et King à Sherbrooke.

Les années 1974-1976 furent de belles années d’amitié entre nous et avec tout le personnel du bureau. Puis un jour, l’arrivée au bureau d’un nouvel avocat qui savait tout et qui avait le jugement facile sur les autres me fit prendre la décision de quitter ledit bureau. Toute ma vie, j’ai fui ces personnes qui avaient la vérité et qui jugeaient les autres du haut de leur banc.

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En 1976, mon épouse Monique et moi avions acheté une maison à Orford, soit le 37 de la Terrasse à Orford. J’y suis demeuré 42 ans. *

Lors de la prise de possession de la maison en mai 1976, arriva dans la cour un camion sur lequel était écrit Piano Blouin.  Monique me regarda et me dit : « Laurent, c’est quoi cela ? » et de lui répondre : « Monique, j’ai acheté un piano ». Je n’avais pas terminé mes études de Droit. Elle me regarda avec son sourire et ses yeux interrogatifs, mais sans dire un mot négatif. Ça m’a pris des années à payer ce piano.

J’ouvre ici une parenthèse.

Il y a quelques semaines, en février 2019, je me suis rendu chez Piano Blouin à Sherbrooke sur les conseils de mon ami Jean-Denis (Ti-Gars) Plante, ex-pianiste de Ti-Blanc Richard, pour me racheter un autre piano puisque lors de mon déménagement, j’avais donné mon piano à ma fille Magali.

Je ne sais pas si vous le savez, mais pendant 5 ans à Québec, au piano bar du Château Frontenac, Ti-Gars Plante y fut le pianiste attitré. Également, Ti-Gars Plante fut celui qui remplaça Pierre Roche (grand ami de Charles Aznavour) à l’Auberge des Gouverneurs à Ste-Foy pendant 5 ans.

Revenons chez Piano Blouin où une surprise m’attendait concernant mon piano précédent ; le conseiller Réjean Labonté me sortit ma fiche de 1976 concernant l’achat de mon piano Wurlitzer, payé 1 475 $. Piano Blouin garde « éternellement » les fiches de ses clients.

Ces années 1974-1982 ont été de très belles années de ma vie. C’était le début de nos années d’adultes. Nous avions un diplôme qui, selon nous, nous assurait le succès dans tout.  Nous plongions dans la vie avec enthousiasme.

On se comportait tous comme si nous étions éternels, comme si le négatif ne pouvait nous atteindre. Le temps, ce n’était que le présent.

Ma conjointe, Monique, enseignait l’art culinaire et la couture. Monique était une grande « chef » cuisinière. Lorsqu’on recevait 8 à 10 ami(e)s, elle s’assoyait à la table et mangeait en même temps avec nous tous et cela, après avoir tout cuisiné.

Je ne sais pas comment elle faisait; elle cuisinait, elle lavait et essuyait la vaisselle au fur et à mesure, puis s’assoyait avec nous tous comme si un traiteur avait tout préparé. J’ai quelquefois cette image de perfection. Comment faisait-elle?

Pendant six ou sept ans, nous recevions continuellement les ami(e)s à la maison d’Orford. Quelques fois, nous allions tous souper à l’Auberge Chéribourg pour revenir à la maison terminer la soirée jusqu’aux petites heures du matin.

Très souvent, vers 23 h, je m’assoyais au piano et on chantait une bonne partie de la nuit. J’aimais quand Monique et Michel Durand chantaient en harmonie la chanson Les Immortelles de Jean-Pierre Ferland et plusieurs chansons de Nana Mouskouri et autres.

Il arrivait également que certains samedi,s nous allions tous chez Françoise et Michel Durand.

Ce qui est extraordinaire, c’est que nous étions toujours les mêmes ami(e)s. Yves Laverdière et Claudette Perras, Francine Gladu et André Boisvert, Christiane Filteau, Michel Durand et Françoise Durand et Colette Lavoie; puis se joignaient quelquefois à nous les Jean-Paul Dupré, Alain Perreault, Michel Bonneau.

Jamais, au grand jamais, il n’y a eu une seconde de chicane entre nous tous pendant toutes ces années.

J’ai aimé profondément tous ces amis; nous avons tous appris ensemble à devenir des adultes.

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* Texte écrit pour mes deux filles lors de la vente de ma maison.

LE 37 DE LA TERRASSE À ORFORD

Il y a bien sûr la Maison Blanche, le 10 Downing Street à Londres, le 24 Sussex Dr à Ottawa. Pour moi, il y aura toujours le 37 rue de la Terrasse, Orford. Maison toute simple située sur environ deux acres, enveloppée complètement d’arbres, où j’y ai vécu 42 ans.

Février 1976, un dimanche après-midi où la neige avait mis son manteau blanc sur tous les arbres de la région d’Orford, jeune marié à l’époque, nous nous promenions mon épouse et moi en auto au hasard sur le chemin Alfred Desrochers quand une pancarte de maison à vendre piqua ma curiosité.

Je ne voyais pas la maison, elle était cachée par les arbres. Voyant qu’il n’y avait pas d’auto stationnée dans l’entrée, je m’y avançai et à environ 85 pieds à ma droite, sur une bute, une maison toute neuve était là. Personne ne semblait être là.

Je débarquai de l’auto, montai sur la bute et collai mon visage dans la grande fenêtre et une grande pièce, le salon avec un immense foyer en pierres des champs, devenait alors ma vue.

Une maison avec une petite terrasse entourée d’arbres où l’on ne voyait aucun voisin ni de la gauche, ni de la droite, ni de l’arrière et ni du devant : LA PAIX, le bonheur, me suis-je dit. Je savais que j’y passerais ma vie. Effectivement, j’y ai passé 42 ans.

J’avais deux personnes à convaincre pour pourvoir acheter ce havre de Paix. L’accord de ma conjointe Monique à l’époque et mon père de me donner 2 500 $, le comptant pour acheter cette maison.

Monique, qui était une femme extraordinaire avec qui j’ai eu le privilège de vivre pendant dix belles années, accepta que l’on achète ladite maison. Puis mon père, avec qui j’avais fondé à Sherbrooke le bureau de Pelletier Huissier de la Cour Supérieure, me donna la somme de 2 500 $ pour acheter ladite maison. À cette époque j’étais directeur des services judiciaires des Palais de justice de Sherbrooke, Granby, Cowansville, Magog, Lac Mégantic et Asbestos.

Pendant plus ou moins 10 ans, cette maison du 37 de la Terrasse à Orford a été l’endroit où quasiment à chaque semaine, elle se remplissait d’ami(e)s. Maudit qu’on y a été heureux; on y était ‘’ben’’ dans cette maison; on jasait, je jouais du piano et on chantait. Nous étions bien ensemble.

Puis, en janvier 1988 et en octobre 1989, la vie m’a donné deux filles, Magali et Raphaëlle, et en 1991 leur mère et moi nous nous sommes séparés. Le jour où je me suis retrouvé seul avec mes deux filles, 3ans et 21 mois, ma vie a changé du tout au tout. J’ai commencé par apprendre à faire bouillir l’eau et à me faire une vie à l’extérieur du social. Une vie familiale à la maison.

C’est dans cette maison, avec mes deux filles, que j’ai appris à dire je t’aime. Ce sont mes filles, avec leur « je t’aime papa », qui m’ont appris à dire « je t’aime Magali, je t’aime Raphaëlle ».

Mon père et ma mère aimaient leurs enfants j’en suis persuadé, mais jamais je ne les ai entendus dire : « je t’aime Laurent, Yvon, Pauline, Suzanne, Bertrand, Claude et Robert ».

La maison a continué à recevoir des amis, les ami(e)s de mes filles; de 1992 à 2012 environ, cette maison a été l’endroit où mes filles recevaient leurs ami(e)s dès qu’elles avaient une raison à fêter.

J’ai vécu avec mes filles toutes ces années dans ce paradis sur terre où la nature était reine.

Des fois, je me dis que Magog-Orford est l’endroit sur terre où possiblement Adam et Ève ont vécu. C’est sûrement à l’Abbaye St-Benoit du Lac en septembre qu’Ève y a un jour croqué dans la pomme.

Le temps a passé avec la rapidité de l’éclair, le tout en oubliant que nous étions nés pour mourir.

Puis 2018 est apparu comme toutes les autres années, mais avec la particularité suivante : j’apprends à mes filles que j’avais vendu la maison.

Pourquoi papa? Pourquoi tu fais cela? C’est notre maison aussi. Les « partys » de Noël et les rencontres de la famille Pelletier l’été, où allons-nous les faire?

Juste à les entendre, j’avais mal. J’étais atteint directement d’un crochet au cœur.

La raison me disait en-dedans de moi que je devais vendre la maison, mais mon coeur me disait que je devais garder la maison où j’y verrais arriver la mort un jour.

T’as toujours été heureux ici papa, pourquoi tu fais cela?

J’étais déchiré. Comme auraient dit mes vieux parents, j’ai pleuré comme un veau.

Cette maison, pendant 42 ans, a toujours été là quand j’avais besoin d’elle, pour m’aider financièrement dans mes moments difficiles de la vie. À 74 ans, les revenus ne sont plus les mêmes qu’à 40 ans. C’est la raison qui me parlait comme ça.

La promesse d’achat est signée par l’acheteur et moi, et toutes les conditions sont levées. Il est 2 h 30 du matin dans la nuit, mon beau-frère me réveille pour me dire que ma sœur Suzanne, 70 ans, venait de mourir subitement d’une crise cardiaque.

Le matin, je me lève et je prends la décision de ne plus vende la maison; j’étais prêt à payer les frais de l’acheteur ainsi que les dommages s’il y en avait. Je ne vendais plus.

Les deux jours qui suivirent ont été émotivement très difficiles pour moi. J’étais triste de vendre la maison; je regrettais d’avoir accepté de vendre; j’avais une grande peine pour le décès de ma sœur et en même temps mes deux filles avaient de la peine que je vende la maison.

Dans ces jours-là, mon ami Gervais, avocat retraité, me dit, lors d’une communication téléphonique : « Laurent, il faudrait bien que tu appliques ce que tu prêches. Combien de fois tu m’as dit Gervais, vends ta maison pendant que tu es en bonne santé. N’attends pas d’être malade pour la vendre ».

Ma réflexion fut alors la suivante : Laurent, une maison n’est pas le bonheur; le bonheur il est en-dedans de toi. Tu vas alors trouver un nouvel endroit où tu vas y mettre ce bonheur; et tes filles vont elles aussi trouver un endroit où y mettre leur bonheur. La vie continue, me suis-je dit.

La maison s’est donc vendue après 42 ans de bonheur dans la même maison; c’est plus que la moitié de ma vie.

Je suis un gars chanceux. La vie a encore de ces surprises. J’ai retrouvé un trésor que j’avais perdu il y a plus de 38 ans.  Je vous en reparlerai plus tard.

 

Comments 2

  1. Un très belle chronique! Malgré les décisions qui nous semblent difficiles et parfois pleines de regrets il n’y a pas de hasard dans la vie (A mon avis)..
    On suit le chemin que notre coûter ressent… merci pour ce beau texte…

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