Une vie bien ordinaire au Québec depuis 1943 (13)

En 1977, le poste de directeur des services judicaires s’ouvrit pour la région administrative numéro 5, ce qui comprenait les Palais de justice de Sherbrooke, Granby, Cowansville, Magog, Lac Mégantic et Asbestos, sous la direction générale de Gérard Bessette.

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Un petit cours 101 sur l’administration de la justice dans les Palais de justice au Québec :

« Un directeur des services judicaires assure l’administration et le soutien aux différentes cours de justice constituant l’appareil judiciaire du Québec ainsi qu’à certains tribunaux administratifs.

Le directeur des services judiciaires assure de hautes responsabilités. Il dirige et gère le service du greffe, assisté généralement d’un ou plusieurs adjoints.»

Le directeur des services judiciaires possédait tous les pouvoirs judiciaires tels que protonotaire, registraire des faillites, greffier de la Cour, pouvoirs qu’il déléguait à d’autres professionnels.

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Je postulai et en 1977, je devins le directeur des services judicaires pour la région administrative numéro 5; de mémoire, environ 120 personnes au total travaillaient dans ces Palais de justice de Sherbrooke, Granby, Cowansville, Magog, Lac Mégantic et Asbestos.

J’avais mon bureau principal au Palais de justice de Sherbrooke, lequel bureau se trouvait à côté du procureur de la couronne Me Michel Côté et en face, c’était le bureau du juge Louis-Denis Bouchard.

À mon arrivée sur cet étage du Palais de justice, se déroulait la cause de l’enlèvement de Charles Marion. Il y avait de la vie, le corridor ressemblait à un boulevard. Les journalistes Claude Poirier et Normand Maltais couvraient ce procès très médiatisé. Me Michel Côté agissait pour la couronne pendant que les ténors du barreau, Me Jean-Pierre Rancourt et Me François Gérin, agissaient en défense.

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C’est à cette période que Monique et moi nous nous sommes laissés et un divorce fut prononcé.

Même aujourd’hui, je me demande toujours pourquoi nous nous sommes séparés. Je n’avais aucune raison de me divorcer de Monique. La seule chose qui me vient toujours à l’esprit quand je pense à cela, c’est que je voulais vivre autre chose. Ce n’était pas une bonne raison.

Quand on est dans la trentaine et en bonne santé, on se croit éternel. La mort, c’est pour les vieux, pas pour nous. Et 80 ans, c’est à des années lumières.

Bizarre, mais c’est comme ça; je n’avais aucun reproche à faire à Monique; en 10 ans de vie commune, je ne me souviens pas d’une seule chicane entre nous. Elle était une femme extraordinaire dans tous les aspects de la vie.

La seule raison qui peut expliquer cette situation, c’est que j’aimais plus la liberté dans la vie que la vie de couple. En d’autres mots, j’étais allergique à la vie de couple. À ce moment-là, ce n’était pas dans ma nature de vivre en couple.

Je suis un homme chanceux d’avoir aimé et d’avoir été aimé par Monique pendant neuf ans.

Une autre séparation m’attendait à cette époque. Celle de mes parents, Jeannette et Lionel.

Il faut que je vous raconte.

Papa et maman ont eu sept enfants, cinq garçons et deux filles.

Maman a 64 ans, donc papa a 61 ans.

Nous sommes environ en 1978-1979, je suis toujours directeur des Palais de justice pour la région administrative #5. Je suis à mon bureau au Palais de justice, mon père me téléphone et me dit : « Laurent, je viens de voir ta mère arriver en taxi à l’édifice Continental; elle s’en vient sûrement au bureau, je me demande bien ce qu’elle me veut. Je te rappelle. » Il faut savoir que la secrétaire de papa, Estelle, deviendra plus tard sa deuxième femme.

Maman entre dans le bureau de papa, se retourne, voit Estelle et lui demande si Lionel était dans son bureau. Estelle lui dit oui, maman cogne dans la porte du bureau de papa, l’ouvre en même temps y entre et elle s’assoie.

« Lionel, je vis seule à la maison, tu n’es pas là souvent. J’ai pensé à ça. Je vais me louer un appartement aux Immeubles Hauterive sur le boulevard Jacques-Cartier, là où vivent mes deux sœurs. Nous sommes mariés en communauté de biens. Alors que si madame Estelle achète ma part, vous pourrez vivre dans cette maison et moi je m’en vais en appartement.

Laurent est avocat, alors il fera les procédures de séparation et pour la pension alimentaire. Je sais que tu me paieras une pension alimentaire raisonnable. Donne-moi des nouvelles le plus tôt possible. »

Maman se lève, salue Estelle et quitte le bureau.

Papa prend le téléphone et m’appelle en pleurant … il est ému et me raconte ce que je viens de vous raconter.

Tout s’est passé dans l’harmonie. J’ai fait les procédures nécessaires et le juge William Mitchell m’a rendu jugement en chambre.

Papa paya la pension alimentaire de maman jusqu’à son décès, à quasiment 80 ans. Je me rappelle qu’une fois par année, pendant plusieurs années, papa m’appelait à son bureau et me disait : « Bon Laurent, c’est assez, cette année j’arrête de payer la pension alimentaire de ta mère. Je ne suis plus obligé de payer » et moi toujours de lui répondre la même chose : « Est-ce que ça va mal financièrement pour toi? Est-ce que tu as des problèmes financiers? Est-ce que tu es malade? » Papa me répondait non, alors je reprenais : « Si tout va bien, pourquoi t’arrêterais? » et ça finissait toujours de la même façon : « Ok on verra ça l’année prochaine ».

Cette façon de procéder de mes parents fut pour moi une grande leçon de vie.

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Redevenu célibataire, je devins membre du Club de golf Longchamp à Sherbrooke. Je me suis mis à jouer au golf avec, entre autres, l’avocat Michel Durand et le juge Louis-Denis Bouchard. Un autre bon golfeur était Me Daniel Hébert.

Faisons un petit cours d’histoire : c’était la période des restaurants, des bars.

Fin des années 1970, ce fut l’époque de la discothèque Chez René, propriété du sympathique René Vachon.  Décembre 1977-1978, lors du « party » de fin d’année des avocats, nous y faisions un spectacle. Nous, c’était Me Jacques Blanchette, Me Jean-Marie Fortin, Me Jocelyn Gaudette, Me Jean-Pierre Rancourt, Robert Diorio, sténographe, et moi-même.

Fin décembre 1977, la discothèque est pleine à craquer : avocats-avocates, notaires, personnel du Palais de justice, huissiers de justice et policiers, tous sont dans l’attente de ce spectacle.

Jean-Marie est un excellent pianiste; nous, on l’entoure, on chante, on danse; Robert Diorio chante ses chansons italiennes, Jacques, Jean-Pierre et Jocelyn font rire. L’atmosphère est à la fête.

À cette époque, je portais barbe et moustache et j’avais les cheveux semi-longs. Discrètement, je disparais. Je me rends dans une toilette où les deux propriétaires du magasin de linge féminin Les Filles d’Êve, m’attendent. Elles me coupent la barbe et la moustache et me mettent une très belle perruque. Puis elles terminent en me mettant une très belle robe sortie de leur magasin et enfin, elles me maquillent. Retenez que je n’ai aucun masque dans ma figure.

Puis, le maître de cérémonie annonce que Me Jean Pierre Rancourt se remarie, que sa douce arrive directement de Montréal pour la cérémonie et que ce sera Me Benoit Bachand, protonotaire du district de St-François, qui procédera à la cérémonie de mariage.

Jean-Marie entame la marche nuptiale et j’entre dans la discothèque au bras de Jean-Pierre.

Les gens se mettent à applaudir, ils ont tous un sourire, mais des yeux interrogatifs qui semblent dire : « c’est qui cette femme au bras de Jean-Pierre? »

Personne ne me reconnaît. Ça ne se peut pas que ce soit Laurent, se disent-elles. J’avais une moustache et une barbe il y a quelques minutes.

Moi, je vois les gens dans la salle, je les vois rire, je les vois qu’ils me regardent. Pour moi, la plus grande surprise, c’est de voir mon père qui me regarde, qui rit comme tout le monde et qui se demande aussi qui est cette fille au bras de Jean-Pierre.

J’ai également souvenir du sourire de Me Ronald Fecteau et de Jean-Luc Mongrain debout, sa main sous son menton, et qui rit, pas à peu près.

Personne ne me reconnaît encore.

Le protonotaire, Me Benoit Bachand, s’avance devant Jean-Pierre et moi    et procède à la cérémonie des vœux du mariage. Puis, à la fin de la cérémonie de mariage, sous une musique lancinante, Jean-Pierre et moi nous sommes mis à danser sous les applaudissements.

Tout à coup, je m’aperçois qu’il y a sur le plancher un matelas. Nous n’avions jamais fait de répétions.

Là, je réalise que les gens m’ont reconnu. Mon père rit comme jamais je ne l’avais vu rire. Ce qui me sécurise, car je m’étais posé la question à savoir s’il n’aurait pas honte de son fils.

Jean-Pierre me soulève dans ses bras et me couche, plutôt me lâche pour ne pas dire me garroche sur le matelas et il se met langoureusement à me déshabiller.

J’ai des bas-culottes de nylon; il essaie de me les enlever et il a de la misère; je ne savais pas, mais ces bas peuvent s’étirer des milles et des milles.

Nous avons terminé le tout, tout le groupe ensemble dans une chanson en saluant la foule sous leurs applaudissements.

À cette période, on pouvait travailler en compétition les uns les autres, et nous étions capables de nous amuser ensemble : avocats de la défense, avocats de la couronne, avocats civilistes, fonctionnaires de la justice, policiers des municipalités avec policiers de la Sureté du Québec et policiers de la Gendarmerie royale du Canada.

Je vous avise, n’essayez pas cela aujourd’hui, ce serait un mélange que je vous laisse vous-même qualifier.

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C’est aussi à cette période que le gouvernement a ouvert un poste de greffier.

Le comité de sélection pour ce poste était formé de Gérard Bessette, directeur régional des Palais de justice pour la région #5, de Albert Painchaud, directeur de l’hôpital l’Hôtel-Dieu de Sherbrooke, et de moi.

La journée du concours, se présentèrent quatre femmes pour le poste, que nous avons reçues et interviewées.

À la fin des entrevues, Gérard Bessette et Albert Painchaud n’avaient pas le même choix que moi. J’insistais, j’argumentais pour qu’ils se rangent de mon côté.

À un moment donné, je leur dis : « Parfait, je me range de votre côté pour le choix sur le poste de greffier, mais je demande de retenir le nom de la personne de mon choix, laquelle ferait une excellente secrétaire du directeur des services judiciaires », poste que j’occupais. J’étais au courant que la direction générale à Québec ouvrait un poste de secrétaire pour moi.

Quelques semaines plus tard, la personne qui était mon choix sur le comité du poste de greffier occupa le poste de secrétaire du directeur des services judicaires. Jusqu’à ce que je quitte le poste de directeur des services judiciaires, Denise fut ma secrétaire attitrée pendant toutes ces années.

Denise et moi sommes tombés très amoureux l’un de l’autre; puis, moi quittant le Palais de justice et elle devant quitter la région, nous ne nous sommes pas revus pendant 34 ans. En 2015, la vie a voulu qu’on se revoit et depuis ce temps-là, nous sommes ensemble.

De mémoire, j’ai occupé ce poste de directeur jusqu’en 1981-1982 environ. J’avais environ 34 ans lorsque j’ai été nommé à ce poste. Les premières années à ce poste ont été enrichissantes pour moi; j’étais appelé à me rendre souvent pour des meetings au ministère de la Justice sur la rue de l’Église à Ste-Foy. L’administration de la justice était en « reconstruction ».

Une parenthèse : au début de ma pratique du Droit, c’était un avocat de la pratique privée qui agissait comme procureur de la couronne. À chaque élection, un avocat du parti politique au pouvoir était nommé par le gouvernement pour agir comme procureur de la couronne et en même temps, cet avocat continuait à pratiquer à son bureau d’avocat privé. C’était source de conflits d’intérêts et d’injustices apparentes.

Vers1970, avec la complicité de Me Raynald Fréchette, alors député et président de la Chambre à l’Assemblée nationale, Me Michel Côté est nommé procureur de la couronne « à temps plein ». Ça venait de changer complètement les procès au criminel. Apparence de justice est aussi, sinon plus importante, que la justice elle-même.

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Avec le recul, j’étais trop jeune pour occuper un tel poste; j’avais besoin que ça bouge plus dans ma vie. Après environ 5 ans comme directeur des services judiciaires je quitte donc ce poste prestigieux pour revenir en pratique du droit à l’Étude légale de Boily Fontaine.

En même temps je m’associe avec Memphred Wolf dans le restaurant La Falaise St-Michel et j’achète la boutique de fleurs Fleuriste St-Cyr sur la rue King ouest à Sherbrooke.

(à suivre…)

Comments 1

  1. C est fou les magnifiques souvenirs qui défilent et que tu me fais vivre grâce à ton autobiographie..ce fut une très belle époque et privilégiés nous avons été de la vivre…j ai déjà hâte au prochain chapitre..

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