Une vie bien ordinaire au Québec depuis 1943 (14)

Avec le recul du temps, j’étais trop jeune pour occuper un tel poste; j’avais besoin que ça bouge plus dans ma vie. Après environ cinq ans comme directeur des services judiciaires, je quitte donc ce poste prestigieux pour revenir en pratique du droit à l’étude légale de Boily Fontaine.

En même temps, je m’associe avec Manfred Wolf dans le restaurant La Falaise St-Michel et j’achète la boutique de fleurs Fleuriste St Cyr sur la rue King Ouest, à Sherbrooke.

Le restaurant La Falaise St-Michel, début des années 1980, était à Sherbrooke le restaurant par excellence. C’était un très beau et très bon restaurant situé sur le coin des rues Meadow/Webster dans le centre-ville de Sherbrooke, fréquenté surtout par les femmes et les hommes d’affaires ainsi que des professionnels. Nicole Blanchette y a été pendant des années la chef attitrée du restaurant.

Comme au prestigieux Beaver Club de Montréal, à la Falaise St-Michel les meilleurs clients avaient au mur du restaurant une assiette en argent lettrée à leur nom que l’on disposait sur la table à l’arrivée dudit client. Le grand hôtel Le Reine Élizabeth abritait le très célèbre restaurant le Beaver Club.

Pour les gens friands d’histoire, à cette époque Sherbrooke était fière de ses grands restaurants. On y retrouvait également le King George, dont la table était reconnue par le Québec tout entier, puis le restaurant Élite dont les propriétaires Alain Roberge et H.P Mercier dirigeaient ce commerce de mains de maître.

Puis il y avait Le Brasier, où l’hôtesse Thérèse Benoit nous accueillait avec son sourire et sa chaleur humaine qui nous donnait le goût d’y revenir. C’est à cet endroit que Thérèse et Robert « Bob » Martimbault tombèrent en amour l’un de l’autre et pour le reste de leur vie.

Également, l’Auberge des Gouverneurs et l’hôtel Le Baron avaient aussi leur grande cuisine.

Pour les statisticiens, vers les années 1975, un couple qui prenait un apéritif, du vin en mangeant un steak par exemple et un digestif s’en sortait avec une facture au maximum 35 $.

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En même temps, j’achetai la boutique de fleurs Fleuriste St-Cyr située face Centre d’achats King, le premier centre d’achats à Sherbrooke. Ma gérante, Jocelyne Fontaine, était une très grande artiste dans le domaine des arrangements floraux.

Lors du décès de Ti-Blanc Richard, les gens près de Ti-Blanc nous commandaient des violons en fleurs et pendant deux jours, Jocelyne   « tricotait » des violons qui étaient différents les uns des autres. Il n’y avait pas deux violons pareils.

Pendant ces années, sur toutes les tables de salle à manger de la Falaise, de l’Auberge des Gouverneurs et du Le Baron, on y retrouvait un arrangement de fleurs de chez Fleuriste St-Cyr.

Quand je me promenais en auto, j’avais toujours des fleurs que je donnais à des personnes que je rencontrais. Quel plaisir c’était de donner une fleur à une personne. Et de voir leur visage s’illuminer. J’aimais cela, c’était de beaux moments où je créais ou je fortifiais un lien avec une personne simplement avec une fleur.

Des fois, je me demandais si je donnais plus de fleurs que j’en vendais.

Puis arriva ce qui devait arriver : en septembre 1981, le taux d’intérêt hypothécaire a atteint 21,46 % par année. Ça donne tout un coup. Le prix de l’essence a également subi une augmentation; le prix des timbres par la poste également. Il faut savoir qu’à cette époque, 80 % de nos ventes se faisait par téléphone et on devait livrer lesdites fleurs. Donc l’essence, le paiement du livreur et le coût du timbre avait un impact sur les dépenses.

En 1982, quelqu’un d’autre a pris la relève à titre de propriétaire de Fleuriste St-Cyr.

Quant au restaurant la Falaise St-Michel, un jour de 1982 j’arrive dans le bureau de Manfred Wolf; devant lui, il y a le directeur général de ses compagnies avec qui il discutait très serré. Manfred Wolf se retourna vers moi et dit à son cadre, en anglais bien sûr : « Regarde JP, Larry (c’est moi) il ne peut pas me quitter, il a besoin de moi » quoi? Lui dis-je? Et de répéter : « Larry, il ne peut pas me quitter, il a besoin de moi ».

Je le regarde en riant, je prends dans mes poches les clés du restaurant la Falaise St-Michel et les mets sur son bureau en lui disant : « Manfred, je te quitte immédiatement … See you Sir ».

Il me regarde partir avec son regard et son sourire « boss », ne croyant pas ce que je viens de lui dire. Il crie « Larry ?». Mais je fermais la porte de son bureau.

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Me revoilà sans travail. Il faut dire que mon passage au bureau de Boily Fontaine avocats n’a pas été productif pour moi, puisque j’allais très peu au bureau. Dans le fond, j’allais au bureau pour la forme. Je « m’amusais plutôt » avec la Falaise St-Michel et ma boutique de fleurs.

Recommencer pour moi n’a jamais été un handicap; au contraire, comme un chat, je retombais directement sur mes pieds. Je louai donc un petit bureau à l’édifice Continental, coin King et Wellington à Sherbrooke, où j’ouvris mon bureau de pratique privée. Sur l’étage, il y avait le bureau du syndic à la faillite, Dave Crockett, où y travaillait un gars extraordinaire, soit Paul Hébert, syndic, avec qui je me suis lié d’amitié.

Paul me référait des dossiers et mon père, huissier, commença aussi à me référer des clients qu’il allait saisir ou signifier. Voici comment il procédait : il disait à la personne qu’il venait de saisir ou de lui avoir signifié une procédure et qui avait besoin d’un avocat : « Je vous nomme trois avocats et vous choisirez vous-même qui vous prendrez : Me Gervais Dubé, Me Louis Panneton ou il y a aussi mon fils qui est avocat, mais je suis un peu mal à l’aise de vous le suggérer ».

Puis il continuait à parler d’autres choses et à la fin il disait : « Ah oui, si vous prenez mon fils avocat, je pourrais lui remettre ce soir une copie des procédures et demain il vous contacterait ».

Ça marchait quasiment à tout coup. Puis, quand il m’avait suggéré deux ou trois clients, là il suggérait d’autres avocats ou par exemple, il pouvait n’en suggérer qu’un. Il disait par exemple : « Dans ce genre de dossier, le meilleur avocat c’est Me Gervais Dubé et là, pendant cinq minutes, il pouvait le vanter. Même Me Dubé ne se serait pas reconnu!

Tranquillement, je me suis remis à travailler et je me suis monté une clientèle.

Dans ces années, je vivais mon célibat. Je n’avais pas et je ne désirais pas une compagne unique. Je butinais de fleurs en fleurs ici et là, et la fin de semaine, je me retirais dans mon « bois » à Orford.

J’aime le social et en même temps j’aime aussi la solitude. Je ne m’ennuie jamais. Je ne sais pas ce qu’est l’ennui.

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Je m’ouvre un deuxième bureau d’avocat aux Galeries d’Orford à Magog où j’y suis le vendredi et le samedi avant-midi.

Pendant cette période, je me lie d’amitié avec Claude Boulard, alors propriétaire du poste de radio 106,1 FM.

Un jour, Claude me parle d’un règlement du CRTC qui oblige les postes de radio à mettre en onde une émission dite communautaire, tant d’heures par semaine. Claude se cherche un animateur pour ce genre d’émission.  « Claude, ne cherche plus, ça me tente de faire de la radio. Je m’en vais te faire cela. Je connais passablement de monde, je me ferai une liste d’invités et je les ferai parler de ce qu’ils font ».

« C’est en avant-midi, en après-midi ou en soirée cette émission que je ferai? » et Claude de me répondre : « C’est le samedi matin de 5 h à 8 h. »  Claude est certain que je vais reculer, que je vais changer d’idée, ce que je ne fis pas.

Très belle expérience, ça a duré environ un an et demi. La semaine, je contactais mes invités pour 5 h le matin et jamais, au grand jamais, l’un a refusé parce que c’était à 5 h le matin. Souvent mes invités venaient de l’extérieur de la région de Magog.

L’émission qui m’a le plus marqué dans ces années-là est celle de Richard « Dick » Labelle, lequel a été deux fois millionnaire. Millionnaire une fois et il perd tout pour avoir endossé un ami; et millionnaire une deuxième fois, il perd encore.

Dick vit toujours, il a 94 ans et il est un homme heureux.

Un jour que j’étais à La Falaise St-Michel dans les années 1980, je vois arriver Richard; il m’informe avoir loué un appartement 3 ½ juste à côté de la Falaise. Il a été malade, mais il va bien maintenant; il a maigri et il me demande si je connais une couturière qui pourrait lui raccourcir son linge. Je n’ai personne en mémoire. Mais quelqu’un qui a entendu sa demande s’approche de nous et lui donne le nom d’une femme dans le coin de Eastman.

Richard se rend chez la couturière avec son linge à raccourcir et il n’en est jamais ressorti. Les deux demeurent toujours ensemble.

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Me Louis-René Scott est nommé chef de cabinet du vice-premier ministre Gérard D. Lévesque. Son bureau d’avocats est situé à cette époque en haut de la Banque Royale, face au terrain où sera construit le nouveau Palais de justice, celui d’aujourd’hui; l’immeuble appartenait à Robert Morin et André L’Espérance.

Je sous-louai ledit local et achetai les équipements de bureau.

Je rencontrai Me Denis Gagnon qui accepta de se joindre à moi et par la suite, Me Pierre Ménard s’est également joint à nous. Puis, Me Denis Gagnon convainc Me Pierre Lessard de se joindre à l’équipe sous la raison sociale de Pelletier, Gagnon, Lessard et Ménard.

Également, d’une façon nominale, nous avions au bureau Me Marc Monplaisir et Me Peter Downey ainsi que Me Gérard Chapdelaine en fin de carrière et aussi avec nous, pour moi l’un des plus grands avocats en droit des affaires et également homme d’affaires de la région, à savoir Me Joseph Cassar.

Me Denis Gagnon et moi étions des associés et aussi des très bons amis; j’aimais cette personne que je respectais au plus haut point. Un différend malheureux est intervenu entre nous, ce qui a mis un point final à notre amitié et à notre relation d’associés. Aujourd’hui, avec le recul, je peux dire que j’aurais dû avoir une attitude différente dans ce conflit. Blessé, je n’ai pas eu la délicatesse ni l’ouverture d’esprit de comprendre la situation.

Si c’était à refaire, j’agirais d’une façon très différente envers Denis; je m’assoirais avec lui et ensemble, on trouverait une solution. Mon jugement fut trop dur dans les circonstances, j’ai manqué d’humanité et je m’en excuse.

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